Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 84 sur 164

Pages du PDF

Le pouvoir rhétorique

1 - La construction des métaphores

 

Peu de ressources rhétoriques peuvent se targuer d’être, à la fois, aussi puissantes, simples et complexes que les métaphores. Puissantes parce que, nous le verrons, elles génèrent des effets variés et profonds, au point que des argumentations entières reposent parfois sur une seule et unique image. Simples puisque, nous venons de le voir, les métaphores ne sont jamais qu’un rapprochement opéré entre deux choses différentes. Complexes dans la mesure où, derrière cette apparente simplicité, se cache en réalité une construction exigeante, nécessitant autant de rigueur que d’inventivité. Pour être exploitable dans un processus de conviction, une métaphore doit, en effet, respecter trois critères : être claire, neuve et puissante.

 

L’exigence de clarté

 

Faute d’être claire, lisible, évidente, notre métaphore restera incomprise des auditeurs. Plutôt que de contribuer à l’efficacité de notre propos, elle va au contraire l’obscurcir et entraver notre capacité à convaincre. Nous espérions susciter l’adhésion : nous ne recueillerons que l’incompréhension.

Il existe deux raisons pour lesquelles une métaphore peut ne pas être comprise. La première tient à un défaut de construction pur et simple. L’image choisie possède un rapport trop lointain avec ce qu’elle est censée désigner. Par exemple, si nous disons d’un joueur de football qu’il est « un vrai guépard », tout le monde saisit que l’on fait référence à sa vitesse. Mais si on dit qu’il est « un autocuiseur », il n’est pas certain que nos auditeurs parviennent à nous suivre. Quant à la seconde raison, et en réalité la principale, elle tient à un défaut d’adaptation. L’image choisie, bien que cohérente, est tout bonnement inconnue des auditeurs. Ceux-ci comprennent qu’ils sont face à une métaphore mais, dépourvus des références nécessaires, échouent à en décoder le sens.

ÉTUDE DE CAS : Je suis le directeur général d’une grande entreprise. À l’occasion de notre gala annuel, j’ai décidé de donner aux employés un discours de mobilisation. Passionné par la mer et la navigation, je décide de faire passer mon enthousiasme à l’aide d’une habile métaphore : « Je sais, chers amis, que la période n’est pas facile. Mais nous avons déjà mis en place tous les outils nécessaires pour tirer notre épingle du jeu. Le nouveau schéma de management sera notre brigantine : nous pouvons lui faire confiance ! »

 

DÉCRYPTAGE : La brigantine. Cette grande voile placée sur le mât arrière d’un navire, et qui aide à le manœuvrer. Sachant cela, bien sûr que notre métaphore fait sens. Nous sommes simplement en train de vanter la capacité de notre entreprise à s’adapter aux évolutions du contexte économique. Mais, à l’exception des rares navigateurs présents dans l’assemblée, cette image échappera totalement aux auditeurs. Dans le meilleur des cas, ils en seront quittes pour un instant de circonspection. Dans le pire, nous aurons définitivement perdu leur attention.

 

L’exigence de nouveauté

 

Faute d’être neuve, inventive, originale, notre métaphore perdra tout impact. Au lieu de mettre en valeur un passage important de notre argumentation, de le rendre saillant, percutant, elle se contentera… de ne servir à rien. Pire : trop attendue, déjà vue, éculée, elle devient un cliché. Nous espérions susciter l’intérêt : nous ne recueillerons que l’ennui.

L’absence de nouveauté est, en réalité, le principal danger qui nous guette lorsque nous cherchons à déployer une métaphore. Il n’est pas si facile d’être créatif. Si nous ne faisons pas l’effort de chercher activement à sortir des sentiers battus, nous risquons fort de rester prisonniers d’analogies essorées par des générations entières d’oratrices et d’orateurs. Nous disons de telles métaphores qu’elles sont dévitalisées. Elles errent dans nos discours, ni vivantes ni mortes. Inutiles. Et force est de constater que nos prises de parole en regorgent.

 

ÉTUDE DE CAS (SUITE) : Les chargés de communication m’ont finalement convaincu de renoncer à la « brigantine ». Pas assez inclusif, selon eux. Qu’à cela ne tienne : j’ai plus d’un tour dans ma besace de marin. Et je viens d’avoir une riche idée pour l’apogée de mon discours : « Alors, chers amis, oui, nous sommes dans la tempête. Mais un capitaine n’abandonne jamais son navire : il reste à la barre. J’ai fixé un cap, je m’y tiendrai ! Ensemble nous traverserons cette crise ! »

 

DÉCRYPTAGE : Le capitaine qui tient son cap dans la tempête. L’une des métaphores mobilisatrices les plus anciennes et les plus usées qui soient. Plus encore qu’un cliché : une banalité. Le stéréotype de la métaphore dévitalisée. Si la figure avait été placée à un autre endroit du discours, elle se serait bornée à être maladroite. Mais ici, elle était censée porter notre propos à son acmé. Elle risque au contraire de le clouer au sol. Comme un boulet.

 

L’exigence de puissance

 

Lorsque nous déployons une métaphore, les exigences de clarté et de nouveauté sont donc des préalables. Mais elles ne suffisent pas, ou du moins pas toujours. Encore faut-il que l’image mobilisée soit suffisamment puissante pour avoir un impact sur les consciences. Et cette puissance puise à deux sources.

La première, c’est l’adaptation à l’auditoire. Il ne s’agit plus ici, seulement, de nous assurer que notre métaphore soit compréhensible pour les personnes auxquelles nous nous adressons. Au-delà, nous allons faire en sorte qu’elle soit ajustée spécifiquement à elles, pivote sur ce qui leur parle le mieux, et s’insère au cœur même de leur système de représentations. Notre interlocuteur est passionné de jazz ? Brodons une image sur le jaillissement de la mélodie dans la musique improvisée. Amoureux d’histoire de l’art ? Tissons une analogie qui exploite la puissance créatrice des maîtres de la Renaissance. Épris de football ? Imaginons quelque chose autour de la beauté d’une passe réussie, comparée à l’infamie d’un tir raté. Bien sûr, un tel travail d’adaptation ne sera pas toujours possible. Lorsque nous nous adresserons à des auditoires vastes et pluriels, il nous faudra bien nous résoudre à utiliser des métaphores à large spectre. Par ailleurs, prenons garde à bien maîtriser les domaines dans lesquels nous nous aventurons. Rien ne serait pire qu’une image pataude, qui singerait maladroitement la passion de notre interlocuteur. Mais pour peu qu’elle demeure maîtrisée, il n’y a rien de plus fort qu’une métaphore bien ajustée.

La deuxième source de puissance d’une métaphore relève, quant à elle, du mystère. Qu’est-ce qui détermine, au fond, la force d’une analogie ? Qu’est-ce qui décide de sa capacité à marquer les esprits ? C’est ici que la rhétorique rejoint la poésie. Il n’existe, hélas, aucune formule magique. Aucune recette miracle. L’écriture de métaphores n’a rien d’une science. C’est un art. Avec tout l’inexplicable et le subjectif que cela implique. Qu’est-ce qui rendra notre métaphore étonnante, élégante, séduisante ? Le talent. L’élan. Le surgissement. C’est ici que se trouve la frontière sibylline séparant les déclarations efficaces, des discours brillants.

 

Soigner ses métaphores

 

Il ne suffit donc pas d’attraper la première image qui nous vient à l’esprit pour forger une métaphore percutante. Nous allons devoir travailler. C’est-à-dire passer par une authentique phase d’écriture, dont nous voulons proposer ici l’ébauche d’une méthode. Commençons par choisir un thème, par exemple : « cette entreprise, c’est un navire dans la tempête ». Puis, tirons le fil. Étendons l’analogie. Déployons là dans toutes les directions. Laissons dériver notre créativité, sans aucune limitation. Ce n’est qu’ensuite, une fois que nous aurons devant nous une longue liste de métaphores filées, que nous pourrons y sélectionner les éléments les plus