Le pouvoir rhétorique
2 - Créer de la saillance
France 10 ! »
2 - CRÉER DE LA SAILLANCE
Le crescendo : Le premier procédé permettant de créer de la saillance est à la fois l’un des plus essentiels et l’un des moins explicables : il s’agit du crescendo. Nous allons organiser une montée progressive en intensité dans notre discours, afin de soulever les émotions de l’auditoire. Cette montée en puissance va passer par toutes les dimensions de ce que l’on appelle l’action oratoire, c’est-à-dire la prononciation du discours.
Sur le plan verbal, tout d’abord : les phrases se raccourcissent, deviennent de plus en plus brèves, claquantes, en même temps qu’elles se gorgent des autres procédés de saillances, que nous examinerons par la suite. Mais ce n’est pas tout. Le crescendo doit également être porté par la dimension paraverbale du discours. Les intonations de notre voix s’accentuent, se font de plus en plus marquées, afin de briser toute monotonie du discours. Le volume augmente, se fait de plus en plus fort, afin que la montée en décibels accompagne la montée en émotion. Le rythme s’accélère, se fait de plus en plus rapide et saturé, de sorte que chaque interstice de silence devienne un signal d’applaudissement. Ce crescendo paraverbal doit être soutenu par la troisième dimension de l’action oratoire : le non-verbal, l’incarnation corporelle de notre discours. Là aussi, tous les éléments doivent être mis à profit : la posture, de plus en plus verticale et affirmée ; les gestes, de plus en plus amples et saccadés ; le regard, de plus en plus intense et acéré. Parfois, le crescendo peut même être intégré directement dans la structure du texte. Si nous désirons vanter les avantages d’un produit ou d’une proposition, par exemple, nous pouvons les présenter sous la forme d’un simple plan énumératif, où chaque nouvel élément est introduit par la formule : « Mais attendez ! Il y a mieux ! » À la quatrième ou cinquième occurrence, si le procédé a été déployé correctement, l’enthousiasme devrait atteindre un point d’effervescence.
On le voit : verbale, paraverbale et non verbale, toutes les dimensions de l’action oratoire doivent être mobilisées pour conduire l’auditoire vers son acmé émotionnelle. Et nous valoir nos applaudissements.
Les hyperboles : En rhétorique, l’hyperbole est la figure de l’amplification. Elle consiste à exagérer volontairement une image ou une idée, afin de la mettre en relief. Elle est donc un procédé naturel de la saillance : elle permet de rendre une phrase marquante, de participer au
crescendo 11 , et de mobiliser des émotions intenses. Notre étude de cas en est parsemée : « le plus important des choix » ; « Français, parce que c’est le plus beau nom »…
Les métaphores : Comme nous l’avons déjà vu, l’utilisation d’une métaphore permet de susciter un effet de présence chez nos auditeurs. Si elle est suffisamment claire, forte et originale, l’image que nous suggérons va s’imposer aux esprits et les frapper de toute sa force. La métaphore s’impose donc, intrinsèquement, comme un procédé de saillance : elle contribue à donner du relief à notre discours, le rendre mémorable et susciter des émotions. Autant d’éléments cruciaux si nous désirons récolter
des applaudissements 12. Notre étude de cas en possède un bon exemple : « Une France de la justice, où l’argent sera remis à sa place, qui est celle d’un serviteur et non d’un maître. »
Les répétitions : Aussi surprenant que cela puisse paraître, la répétition est un des procédés de saillance les plus redoutables qui soit. Le simple fait d’asséner à plusieurs reprises un mot ou un segment de phrase permet de lui conférer une importance capitale, voire un caractère mystique, qui peut
suffire à plonger nos auditeurs dans un état d’exaltation 13. Partant de là, deux types de répétitions s’offrent à nous.
La plus élémentaire est l’épanalepse. Elle consiste tout simplement à répéter un élément clé – le plus souvent à trois reprises, nous y reviendrons – jusqu’à ce que les auditeurs prennent pleinement conscience de sa portée. On en trouve une occurrence dans notre étude de cas : « Le futur, c’est maintenant ! C’est maintenant ! C’est maintenant ! » Mais on pourrait également citer deux exemples historiques célèbres. L’un chez le général de Gaulle : « Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule !
Elle n’est pas seule 14 ! » L’autre chez le révolutionnaire Danton : « De l’audace ! Encore de l’audace ! Toujours de l’audace ! Et la France est
sauvée 15 ! »
Le second type de répétition, plus subtile, est l’anadiplose. Il s’agit tout à la fois d’un procédé d’insistance et de liaison, consistant à utiliser le
même mot à la fin d’une proposition et au début de la suivante 16. Là aussi, nous en trouvons plusieurs occurrences dans notre étude de cas : « Où les enfants d’immigrés seront fiers ! Fiers d’être Français ! Français, parce que c’est le plus beau nom… » Mais nous pourrions aussi mentionner des exemples dans le théâtre de Victor Hugo : « Tuer une femme, une femme
sans défense 17 ! » Ou dans le cinéma de George Lucas : « La peur mène à la
colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance 18. »
Les assonances : Plutôt que de nous contenter de réitérer des segments de phrases, nous pouvons également utiliser une suite de mots dans laquelle ce sont les sons qui se répètent. On parle alors, d’une manière générale, d’assonances. Il s’agit, là aussi, d’un procédé naturel de saillance. En créant une impression d’élégance et de fluidité, il va ajouter de la musicalité au
propos, et attirer de ce fait l’attention 19. Notre étude de cas en comporte plusieurs occurrences. L’une, relativement balourde, avec cette assonance en [an] pour suggérer l’élan : « le changement, le changement, c’est maintenant ! L’espérance, c’est maintenant ! » L’autre, plus subtile, avec cette assonance en [r] pour suggérer l’ardeur : « Une France du travail, du mérite, de l’effort. »
Les références mobilisatrices : L’un des procédés les plus couramment utilisés pour rendre une période saillante consiste à la parsemer de références mobilisatrices. Il s’agit de concepts, de personnes, d’événements, d’œuvres, d’objets, dont nous savons que la simple évocation suffira à susciter l’enthousiasme du public. Se placer sous le patronage d’un personnage illustre, rappeler le souvenir d’un passé glorieux, s’inscrire dans la perspective d’une œuvre inoubliable… Autant de manière de mobiliser, à notre profit, des marqueurs à même de faire vibrer la fibre identitaire, clanique, voire tribale de nos auditeurs.
Encore nous faut-il, bien sûr, connaître suffisamment bien les personnes auxquelles nous nous adressons pour savoir quelles références les toucheront. Si nous avons un doute, nous pourrons toujours nous rabattre sur un chapelet de concepts mobilisateurs. On nomme ainsi les concepts qui sont vagues, flous et mal définis, tout en demeurant connotés positivement. Les oratrices et orateurs peuvent les employer sans crainte : ils feront plaisir à tout le monde, tout en n’ayant la même signification pour personne. À dire vrai, notre étude de cas en est presque entièrement constituée : « mérite, effort, égalité, justice, solidarité, Nation, civisme, diversité, citoyen du monde, exemple, espoir, futur, changement… ». Tous ces mots ont assez de souffle pour faire vibrer les cordes émotionnelles, tout en restant suffisamment génériques pour ne mettre personne en désaccord. Avec, en définitive, cet étonnant paradoxe : si nous les supprimons, il ne reste plus rien de notre clôture. Durant ces trois minutes de discours, nous avons parlé, nous avons ému, mais nous n’avons rien dit – nous y