Le pouvoir rhétorique
2 - Les objections ad hominem
DÉCRYPTAGE : À l’issue de cette discussion, que déciderons-nous de faire ? Accepterons-nous de nous laisser convaincre par l’argument du directeur des ressources humaines ? Ou bien reviendrons-nous à notre argument initial, dont la rigueur n’a jamais été contredite : dans la mesure où nos résultats sont extraordinaires, nous sollicitons une exception ? Attention, c’est une voie sur laquelle nous ne devrions nous engager qu’après mûre réflexion. Nous risquons de buter sur un désaccord irréductible avec notre interlocuteur, chacun d’entre nous campant sur des arguments rigoureux mais divergents. Nous n’aurions alors d’autre choix, pour résoudre ce désaccord, que de faire intervenir le rapport de force : si nous n’obtenons pas satisfaction, nous allons commencer à chercher du travail ailleurs. L’interaction quitterait le domaine de la rhétorique, pour entrer dans celui de la négociation. Avec un risque à considérer : celle d’échouer à faire triompher notre position. Et nous retrouver sans emploi au terme de la discussion.
2 - LES OBJECTIONS AD HOMINEM
Soulever une objection ad hominem consiste à attaquer la cohérence de la ligne argumentative déployée par notre interlocuteur. Il ne s’agit plus de travailler sur les arguments eux-mêmes, individuellement, en contestant leur pertinence ou leur rigueur. Mais plutôt de chercher à montrer que, mis bout à bout, ils constituent un ensemble contradictoire, inconsistant. En cela, les objections ad hominem sont des outils redoutables. Car, soyons francs : il peut se révéler fastidieux de s’attaquer directement aux arguments, de les déconstruire un à un, pied à pied, dans un palabre éprouvant. En revanche, si nous percevons une incohérence dans les propos de notre contradicteur, quelques phrases suffiront généralement pour la mettre en valeur. Que celui-ci ne parvienne pas à nous répondre, pour lever l’ambiguïté ou résoudre la contradiction, et c’est toute sa ligne argumentative qui sera menacée de désagrégation. Le procédé est particulièrement puissant – ou dangereux, si c’est nous qui le subissons. Encore faut-il, là encore, apporter deux précisions.
Première précision : il existe deux types d’objections ad hominem très différentes. Les premières, que l’on appellera objections ad hominem internes, consistent à mettre en lumière une contradiction endogène à l’argumentation de notre interlocuteur. Nous allons montrer que sa ligne argumentative abrite deux éléments qui ne devraient pas pouvoir cohabiter. L’objection ad hominem interne remet donc en cause la rigueur de la ligne argumentative, telle qu’elle a été construite. À l’inverse, les objections ad hominem externes consistent à souligner une incohérence entre la ligne argumentative de notre interlocuteur et d’autres éléments qui lui sont exogènes. Cela revient à montrer que ce qu’il dit, ici et maintenant, est ostensiblement contredit par ce qu’il disait ou faisait, ailleurs ou hier. Soulever une objection ad hominem externe, cela revient donc à chercher une incohérence entre différentes paroles, ou entre des paroles et des actes.
Seconde précision : l’utilisation d’une objection ad hominem varie beaucoup selon que nous nous trouvons dans un contexte délibératif ou compétitif. Au sein d’une dynamique délibérative, ce procédé peut se révéler parfaitement légitime, et terriblement efficace. Face à un interlocuteur qui cherchait à emporter notre conviction, si nous parvenons à pointer une contradiction à laquelle il n’est pas capable de répondre, nous avons toutes les raisons de douter de sa proposition. La réciproque est évidemment vraie : lorsque nous-même subissons une objection ad hominem, il faut trouver un moyen de la lever sur-le-champ, sous peine de nous voir amputer d’une grande partie de nos chances de conviction.
Au sein d’une dynamique compétitive, l’utilisation de l’objection ad hominem se teinte, bien souvent, de nuances plus conflictuelles. Notre interlocuteur est alors un adversaire. Mettre en évidence une incohérence de sa part n’aura pas seulement pour conséquence de fissurer sa ligne argumentative. Cela participera aussi à saper la confiance que les auditeurs placent en lui. Pourquoi, en effet, ces derniers accepteraient-ils de se laisser convaincre par un orateur dont le raisonnement est si mal élaboré ? Ou, pire, dont les contradictions traduisent un manque de constance, voire d’authenticité ? Cette remarque nous montre combien, dans le débat compétitif, l’objection ad hominem externe n’est pas seulement une arme efficace. Elle est aussi, potentiellement, fallacieuse. Il sera, en effet, presque toujours possible de trouver une contradiction entre ce qu’affirme aujourd’hui notre contradicteur, et ce qu’il a dit ou fait un jour dans sa vie. La politique en est un bon exemple. Il ne se passe pas une élection sans qu’un candidat soit accusé d’avoir, un mois, un an ou une décennie plus tôt, avancé des propositions contraires à celles qu’il porte aujourd’hui.
Dans une telle situation, si nous sommes auditrices ou auditeurs, c’est à nous qu’il revient de décider de ce que nous allons faire d’une telle révélation. S’agit-il, à nos yeux, d’un double discours condamnable, d’une contradiction coupable entre ce qui est dit tout haut et pensé tout bas ? Ou bien d’un simple témoignage du temps qui passe, inexorablement ? Devons-nous reprocher à quelqu’un d’avoir changé d’avis au cours du temps ? Il est évidemment impossible de donner par avance des réponses à ces questions : elles nous appartiennent toujours, en notre âme et conscience. A contrario, si nous sommes oratrices ou orateurs, nous devrions nous-mêmes être prudents dans l’utilisation de ce genre d’accusations. Elles ne seront efficaces qu’à une condition : il faut que l’incohérence soulevée apparaisse évidente et accablante aux yeux des auditeurs. Si ces derniers estiment au contraire que notre mise en contradiction est un peu alambiquée, voire franchement injustifiée, elle risque de se retourner contre nous. Nous serons accusés d’avoir mobilisé un stratagème insidieux, donnerons l’impression de manquer de sérieux, et aurons manqué une occasion de nous taire. Ou de mieux faire.
É o TUDE DE CAS N 1 : Lors d’un dîner chez des amis, mon voisin de table m’explique que tous les citoyens devraient faire des efforts drastiques pour limiter leur empreinte carbone. Lui-même m’annonce qu’il va au travail à vélo, n’allume presque plus ses radiateurs et a adopté une alimentation végétalienne. Face à mon assiette, dans laquelle trône une magistrale pièce de bœuf, je ressens un élan de culpabilité. Mon interlocuteur ajoute que, bien sûr, la seule exception, c’est l’avion. Lui continue de faire deux beaux voyages par an. Mais bon, il travaille beaucoup, a aussi le droit de se détendre, et puis on ne peut pas non plus interdire aux gens de découvrir le monde. Je lui réponds que tous ces arguments sont parfaitement compréhensibles. Mais qu’avec quatre trajets en avion chaque année, il émet déjà plus de carbone que 90 % des Terriens. Je ne conteste aucunement son envie de voyager. En revanche, je souligne qu’elle me semble difficilement compatible avec de grandes leçons sur l’écologie. Mon interlocuteur bredouille quelques paroles inarticulées… et replonge dans son assiette de crudités.
DÉCRYPTAGE : Nous avons soulevé une objection ad hominem interne en contexte délibératif, puisque nous nous sommes contentés de pointer une contradiction au sein même du discours de notre interlocuteur. Pris de court, celui-ci s’est retrouvé fauché en plein élan. Un exemple éloquent, qui devrait nous inciter à faire attention : lorsque nous argumentons, la cohérence de notre ligne ne saurait souffrir la moindre fissure.
É o TUDE DE CAS N 2 : Militant écologiste de la première heure, j’ai gravi un à un les échelons du Parti Vert, jusqu’à être aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle. Lors d’un débat contre un de mes adversaires, alors que je suis en train de prendre l’ascendant, celui-ci me lance soudain : « Écoutez, je n’ai aucune leçon à recevoir d’un écologiste qui a passé des années à sillonner le monde en avion pour participer à des réunions hippies. Si vous voulez vraiment sauver la planète, commencez par donner l’exemple ! » J’esquisse un sourire, prends ma respiration, et réplique calmement : « Cher Monsieur, ce que vous appelez des réunions hippies, ce sont des sommets en présence des plus grands scientifiques internationaux. Je pourrais, effectivement, rester dans mon jardin à cultiver mon potager. Mais je crois que je suis plus utile en sillonnant le monde pour sensibiliser au réchauffement climatique. Quant à mes voyages en avion, si vous voulez tout savoir, je les compense en finançant le reboisement de la forêt amazonienne. Ils sont donc neutres en carbone ! » Au fond de moi, je sais que mon adversaire n’a pas tout à fait tort. Certains de ces sommets n’étaient peut-être pas indispensables… Quant à mes émissions carbone, il aurait été préférable de les limiter, pour n’avoir pas à les compenser… Fort heureusement, ces failles béantes échappent à mon interlocuteur : il ne les relève pas, et passe à autre chose. Je viens d’échapper à un vilain traquenard.
DÉCRYPTAGE : L’attaque de notre adversaire était, ici, redoutable. Si nous n’avions rien trouvé à répondre, nous serions passés pour des hypocrites, et aurions perdu sur-le-champ la confiance de nos auditeurs. Tel est l’effet, terrible, d’une objection ad hominem externe atteignant sa cible au cours d’un débat compétitif : elle compromet la crédibilité de la personne prise en flagrant délit de contradiction.
É o TUDE DE CAS N 3 : Je discute, avec ma compagne, de la destination de nos vacances d’été. Sourire aux lèvres, elle m’annonce qu’elle a une idée originale : et si nous échappions à la canicule, en partant explorer les glaces éternelles de Sibérie ? Intérieurement, je fais la moue : la plage et le soleil m’allaient très bien, en ce qui me concerne… Je tente donc quelque chose : « La Sibérie, pourquoi pas ! Mais je suis étonné : tu m’avais pourtant dit que tu voulais faire des efforts pour l’environnement ? Baisser nos radiateurs en hiver, c’est bien, mais si c’est pour faire un aller-retour Paris-Moscou en été, n’est-ce pas un peu hypocrite ? On pourrait peut-être prendre le train plutôt ? Par exemple… pour le Sud de la France ? » Ma compagne hésite, et me dit qu’elle va réfléchir. Aurais-je trouvé le moyen de me soustraire au froid mordant des plaines gelées ?
DÉCRYPTAGE : Nous avons utilisé un outil prodigieusement efficace : l’objection ad hominem externe en contexte délibératif. Il existe, en effet, peu de personnes qui parviennent à vivre sereinement le fait d’être en contradiction avec elles-mêmes. Ce phénomène a d’ailleurs été étudié par la psychologie sociale, qui l’a baptisé « principe de cohérence ». Pris en flagrant délit de comportements ou de déclarations contradictoires, les individus tendent à traverser un intense sentiment d’inconfort, qui les
pousse à réaligner leurs positions pour sortir de l’incohérence 12. Ces travaux permettent de mieux comprendre pourquoi l’objection ad hominem est un excellent moyen d’emporter la conviction de notre interlocuteur : celui-ci préférera souvent changer d’avis plutôt que d’admettre son inconstance.
Ce procédé est tellement efficace qu’il peut même en venir à prendre des accents manipulatoires. Combien d’individus, en effet, peuvent se targuer d’être parfaitement cohérents ? De ne connaître aucune friction entre leurs paroles et leurs actions ? Leurs idéaux et leurs pulsions ? À certains égards, convaincre quelqu’un en exploitant de telles tensions se révèle presque trop facile. En tant qu’auditrices ou auditeurs, lorsque nous sommes confrontés à une objection de ce type, nous devons donc nous interroger soigneusement. Notre interlocuteur est-il en train de soulever chez nous une contradiction majeure, dont nous estimons nous-mêmes qu’elle est trop grave pour ne pas être corrigée ? Ou bien est-il en train d’exploiter à son profit l’un de nos nombreux, mais inéluctables, conflits intérieurs ? Auquel cas, peut-être pourrions-nous envisager de recourir à une parade rhétorique aussi déroutante que légitime : revendiquer, tête haute… le droit à l’incohérence !