Le pouvoir rhétorique
1 - Peur-Solution
Pour que le procédé soit efficace, il doit absolument reposer sur une tension. D’abord, nous suscitons une émotion qui génère, d’une manière ou d’une autre, un inconfort. Volontairement, nous la laissons en suspens. Ensuite, seulement, nous amorçons la transition vers un appel à l’action. Soulagés de se voir offrir une perspective de dénouement, les auditeurs seront prêts à l’accepter pour cesser d’être taraudés. Ils se mettront en mouvement. Ce travail de balancier, nous choisissons de le nommer : pivot
émotionnel 38.
Il est possible de distinguer trois grands types de pivots : peur-solution, espoir-réalisation, indignation-mobilisation. Ceux-ci s’articulent autour des quatre grandes familles d’affects : l’anxiété, l’enthousiasme, l’aversion et la compassion.
1 - PEUR-SOLUTION
Le premier pivot repose sur l’utilisation rhétorique de l’anxiété, derrière laquelle se trouve toute une palette d’émotions : l’inquiétude, l’angoisse, l’effroi… Dans un premier temps, nous attirons l’attention des auditeurs sur la présence d’une menace, probable ou incertaine, imminente ou lointaine, réelle ou imaginaire. Peu à peu, nous laissons s’instiller en eux un insidieux sentiment de peur. Ils n’auront plus alors qu’un désir : s’en échapper. Voire, si le danger paraît particulièrement proche, intense et concret : en réchapper. Voilà la tension que nous recherchions. Il ne nous reste plus qu’à laisser miroiter la possibilité d’une solution, que nous présentons comme la seule issue possible à cette menace. Si nous avons bien travaillé, nos auditeurs la saisiront avec empressement et soulagement. Ils passeront à l’action.
L’anxiété est une famille d’émotions très particulière. De nombreux travaux ont montré qu’elle tendrait à favoriser, chez les auditeurs, la rupture avec l’habitude, l’ouverture aux propositions originales et le changement de comportement. L’explication est assez simple : dès lors que des individus se percevraient comme menacés, ils partiraient en quête d’une solution qui assurerait leur survie. Pour ce faire, ils chercheraient plus avidement de nouvelles informations. Et, le cas échéant, accepteraient plus facilement de faire évoluer leurs opinions et leurs décisions. Plusieurs chercheurs en sont même venus à se demander si l’anxiété ne pourrait pas être un moteur positif pour la démocratie. Elle semblerait, par exemple, rendre les citoyens plus vigilants, et, donc, réduire, plutôt qu’accroître, leur tendance à croire
de fausses informations 39.
ÉTUDE DE CAS : Je dois réaliser un spot publicitaire incitant à conduire avec prudence. Voilà ce que je propose : « L’année dernière, 3 239 personnes sont mortes sur la route. Une grande partie d’entre elles avaient des enfants. Des petites filles et des petits garçons, qui jouaient dans leur chambre, en attendant que leurs parents rentrent pour leur lire une histoire. Aujourd’hui, ils pleurent sur leur tombe. Protégez vos enfants.
Respectez les limitations 40. »
DÉCRYPTAGE : Parce qu’elle tend à favoriser la prise de conscience d’un danger nouveau et la rupture avec les habitudes, l’anxiété apparaît comme l’émotion privilégiée des messages d’alerte et de prévention, qu’il s’agisse
de santé publique ou de sécurité routière 41. Est-ce à dire, alors, que la peur puisse être définitivement considérée comme bénéfique pour le débat public ? Restons un peu plus nuancés.
D’une part, les travaux de psychologie auxquels nous nous référons, ici, sont encore récents, et ne doivent donc pas être acceptés comme parole d’Évangile. D’autre part, ils interrogent surtout les vertus de l’anxiété, et non l’utilisation spécifique du pivot peur-solution. Or, souvenons-nous de la trame générale que nous avons évoquée précédemment : plus nous ressentons d’émotions, plus nos capacités cognitives sont surchargées, et moins nous sommes en mesure de faire appel à nos facultés critiques. Que se passe-t-il alors si, au moment précis où nous sommes sous le coup d’une angoisse intense, l’orateur nous offre une solution simple pour nous y soustraire ? Il est probable que nous soyons prompts à l’accepter sur-le-champ. Sans être en mesure de l’examiner rigoureusement.
En tant qu’auditrices ou auditeurs, nous ne devons donc, en aucun cas, cesser de nous interroger. La proposition qui nous est soumise est-elle une réponse adaptée et proportionnée pour lutter contre la menace à laquelle nous sommes confrontés ? Cette menace n’a-t-elle pas été surestimée ? Voire est-elle bien réelle ? Si nous abdiquons notre capacité à nous questionner sans cesse, nous devenons vulnérables à un dangereux stratagème : être poussés à accepter une proposition opportuniste ou inappropriée, dans le vain espoir de lutter contre un danger fantasmé.
En tant qu’oratrices ou orateurs, nous n’aurons guère le choix. Quoi que nous en pensions, il nous faudra apprendre à naviguer sur les eaux sombres de l’anxiété. Mettre en lumière l’imminence d’un danger, favoriser l’ouverture à de nouvelles possibilités, modifier des comportements bien ancrés : les trésors qu’elle recèle sont trop précieux pour être ignorés. Lorsque nous devrons ramer contre les courants de l’habitude, quelle que soit notre réticence à l’utiliser, c’est probablement la peur qui se révélera notre meilleure alliée.
Attention, toutefois : il nous faudra savoir rester subtils et mesurés. Plusieurs travaux ont, en effet, montré que si une anxiété palpable favorise effectivement l’acceptation de solutions originales, une peur trop intense provoque, elle, des réactions contre-productives. Lorsqu’ils sont confrontés à une terreur extrême, les auditeurs tendent tout simplement à se couper du message. Ils regardent ailleurs, quittent la pièce, changent de chaîne ou tournent la page, bref, ils cessent d’écouter. Et quand bien même ils resteraient piégés face à la communication, ils en ressortiraient dans un état de sidération incitant non à l’action, mais à la démobilisation. Ces réactions peuvent être contrebalancées si, après avoir exposé nos auditeurs à une terrible menace, nous leur offrons une solution fabuleusement efficace. Mais dans le cas contraire, si notre proposition ne semble pas à la hauteur du danger que nous avons nous-mêmes soulevé, notre rhétorique sera contre-productive. Nous espérions induire le changement : nous ne