Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 157 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - Triompher sur une injure opportune

ÉTUDE DE CAS : Épidémiologiste, j’ai été invité à participer à un débat sur une chaîne d’information, afin de commenter une nouvelle résurgence de l’épidémie de coronavirus. Je défends une position modérée : d’après les données dont je dispose, il me semble qu’il est encore trop tôt pour prendre des mesures de restriction drastiques. Face à moi se trouve un autre médecin, très médiatique. Il explique qu’il faudrait, au contraire, reconfiner tout le pays, cherchant au passage à me faire passer pour un irresponsable. J’ai l’expérience des débats : je sais que si je ne réagis pas rapidement, ma parole va perdre en crédibilité. Je passe donc à l’attaque : « Pardon, cher confrère, mais si je ne me trompe pas, c’est bien vous qui parliez encore d’une grippette il y a quelques mois ? Je crois même me souvenir que vous recommandiez aux Français de sortir et de profiter de la vie ? » Sentant son malaise, je décide d’enfoncer le clou : « Écoutez, jusqu’à présent, vous vous êtes trompé sur toute la ligne. Pas une de vos prédictions ne s’est révélée exacte. Peut-être faudrait-il arrêter de jouer avec votre boule de cristal, et recommencer à travailler, plutôt que faire le tour des plateaux télé ? » Rouge de colère, il tente de répliquer que certains développements de l’épidémie étaient tout simplement impossibles à prévoir. Trop tard cependant : nous savons tous les deux que sa parole n’a plus aucun poids.

 

DÉCRYPTAGE : Si nous désirons opérer une telle montée en généralité, il va nous falloir mettre à jour soit une incohérence massive dans l’argumentation de notre interlocuteur, soit une contradiction criante entre ce qu’il soutient aujourd’hui et ce qu’il disait hier. Lorsqu’elle est couronnée de succès toutefois, cette stratégie portera un coup décisif à la crédibilité de l’adversaire. Il risque fort de ne pas s’en remettre.

 

3 - TRIOMPHER SUR UNE INJURE OPPORTUNE

La dernière stratégie est de loin la plus violente : elle consiste à attaquer directement l’ethos de l’adversaire. Nous ne nous embarrassons même plus d’utiliser une réfutation ou une contradiction : nous injurions, brutalement, dans le seul but de discréditer. Il s’agit, en somme, d’une pure objection ad personam. Toutefois, si nous nous contentons de jeter une insulte au visage de notre interlocuteur, c’est nous qui passerons pour l’agresseur. Il va donc falloir, là encore, utiliser un fondement à partir duquel déborder sur l’ethos.

Ce levier, c’est l’interlocuteur qui nous le fournira, par sa propre conduite. Si nous sentons qu’il est en train de donner de lui-même une image ridicule, agaçante ou détestable, nous pouvons nous appuyer sur cela pour forger une injure sur mesure, et l’en frapper de toutes nos forces. Il faudra, à cette fin, faire preuve d’un sens aiguisé de l’affront. Parvenir à cristalliser les turpitudes de notre cible en une formule drôle, cruelle et sauvage. Se faire poète de l’outrage. Si nous parvenons à pointer très exactement du doigt le comportement qui rend notre adversaire antipathique, nos auditeurs ne verront soudain plus que cela. Ils pouvaient, jusqu’alors, n’éprouver qu’une forme de malaise sourd et diffus. Mais dès lors que nous serons parvenus à mettre un mot sur leur ressenti, celui-ci leur sautera aux yeux. Nous retrouvons, ici, ce que nous avons déjà vu concernant la fonction proférentielle du langage : le simple fait de nommer une réalité contribue à la faire exister. C’est souvent quand nous le disons tout haut que nos auditeurs prennent conscience de ce qu’ils pensaient tout

bas 14.

 

ÉTUDE DE CAS : Responsable politique et chef de l’opposition, je participe à un face-à-face télévisé contre l’actuel Premier ministre. C’est un homme jeune et dynamique, très compétent sur le fond des dossiers, mais peu à l’aise dans la polémique. Quant à moi, j’ai une grande expérience des débats. Dès le début de la confrontation, je sens mon adversaire fébrile. Il se tient mal sur sa chaise, s’agite, et ne cesse de m’interrompre. Plus je le sens nerveux, et plus, par contraste, je m’emploie à renvoyer une image de calme et de sérénité. Je lui ai déjà demandé à maintes reprises de bien vouloir me laisser parler. En vain. J’imagine que nos auditeurs doivent commencer à partager mon agacement. Quand, une nouvelle fois, il me coupe la parole, je décide de passer à l’attaque : « Écoutez, la tactique qui consiste, parce qu’on est gêné, à interrompre en permanence son adversaire, elle ne marchera pas avec moi. Sur ce terrain, jeune homme, je crois avoir un peu plus d’expérience que vous. Alors, soyez gentil, cessez de vous comporter comme un roquet, et laissez-moi parler ! » J’ai prononcé mon trait avec un grand sourire. Mon adversaire fulmine : « Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ce comportement ! » Il n’a jamais autant ressemblé à un adolescent