Le pouvoir rhétorique
1 - L'altération des facultés de jugement
Parfois même, sans qu’il en ait conscience 10. Nulle surprise, donc, que nous ayons tous cette pratique en horreur. Or, il semble que l’utilisation rhétorique des émotions puisse effectivement aboutir à ce type de situation. Reste à voir sous quelles conditions.
1 - L’ALTÉRATION DES FACULTÉS DE JUGEMENT
Depuis quelques années, la psychologie cognitive et sociale s’est intéressée à la manière dont les affects interviennent dans la formation du jugement. Après la réhabilitation des émotions, inspirée notamment par les travaux d’Antonio Damasio, est alors venu le temps de leur mise en accusation. Ne pourraient-elles pas, également, altérer gravement la manière dont les individus traitent les informations ?
L’heuristique d’affect
Nous l’avons vu : la raison n’a pas besoin des émotions pour aboutir à des conclusions erronées. La plupart du temps, elle opère dans un mode de fonctionnement intuitif, qui y parvient très bien par lui-même, en ayant recours à des heuristiques de jugement : des opérations de simplification consistant à remplacer les questions difficiles par d’autres, beaucoup plus simples. Or, parmi ces substitutions, on trouve précisément l’heuristique d’affect. Plutôt que de répondre à la délicate question : « Qu’est-ce que je pense de ceci ? », elle revient à se demander : « Est-ce que j’apprécie ceci ? »
Ce mécanisme a été démontré de manière éclatante par le psychologue Paul Slovic et ses collègues, qui ont étudié la manière dont les individus perçoivent les technologies potentiellement dangereuses : pesticides, conservateurs alimentaires, énergie nucléaire… Au cours d’une série d’expériences, ils demandent à des participants d’évaluer les bénéfices et les risques présentés par chacune de ces technologies. Or, remarquent-ils, les individus interrogés ne fondent pas uniquement leur jugement sur les informations dont ils disposent, mais aussi, et même surtout, sur les affects qu’ils ressentent. Les personnes qui ont particulièrement peur des centrales nucléaires, par exemple, ont tendance à sous-estimer considérablement leurs avantages. À l’inverse, celles qui sont très enthousiastes devant les possibilités offertes par l’énergie atomique ont tendance à sous-estimer largement les dangers qu’elle fait courir. Sans même que les participants en aient conscience, la question à laquelle répond leur cerveau n’est pas « Qu’est-ce que je sais des bénéfices et des risques présentés par ces technologies ? », mais plutôt « Est-ce que j’ai le sentiment d’apprécier ces
technologies 11 ? ».
Si l’on se replace dans le cadre du débat sur la nature de la rationalité, que nous explorions plus haut, il s’agit d’un résultat important. Dans les nombreuses situations où nous nous laissons porter par notre pensée intuitive, les émotions que nous ressentons peuvent influencer, voire déterminer, les jugements que nous élaborons. Elles interviennent effectivement dans notre raison, et risquent, à ce titre, de nous mener à des conclusions biaisées. Voire, entre les mains d’un individu habile : elles nous exposent à la possibilité de nous faire manipuler.
Et ce n’est pas tout. Les travaux les plus récents suggèrent que les émotions ne se contentent pas d’intervenir au sein du processus heuristique. Au-delà, et de manière plus générale, elles pourraient même favoriser le basculement de notre cerveau dans ce mode intuitif.
La charge cognitive
Les capacités du cerveau humain, bien que formidables, ne sont pas illimitées. Lorsque nous sommes en situation d’apprentissage, ou devons résoudre des problèmes, nous sommes capables de manipuler un nombre restreint d’informations en même temps. Au-delà, nos facultés se retrouvent saturées. Nous éprouvons alors des difficultés à raisonner correctement et à intégrer de nouvelles données. C’est ce que l’on appelle la théorie de la
charge cognitive 12.
Or, les travaux les plus récents suggèrent que les contenus émotionnels auraient tendance à saturer tout particulièrement nos capacités cognitives. Notre attention serait captée par les affects, aux dépens des autres informations. Nous aurions alors plus de mal à mémoriser les données auxquelles nous avons été exposés, aurions besoin de plus de temps pour vérifier la rigueur des raisonnements et, d’une manière générale, serions davantage démunis pour évaluer les arguments qui nous sont proposés. En somme, lorsque nous ressentons des émotions intenses, c’est l’ensemble de
nos facultés critiques qui semble s’émousser 13.
Que fait, alors, notre cerveau ? Il bascule sur son système rapide, et recourt à des raccourcis, afin de simplifier la complexité du problème qui lui est soumis. Plusieurs travaux ont, en effet, montré que, confrontés à des contenus suscitant des affects forts, nous avons tendance à nous reposer davantage sur notre jugement intuitif. Faute d’avoir les ressources nécessaires pour déployer des raisonnements analytiques, nous utilisons des heuristiques. Lorsque les émotions sont trop intenses, nous choisissons
l’option qui nous semble la plus évidente 14.
D’un point de vue pratique, ces résultats ont des conséquences qui ne peuvent être ignorées. Les contenus émotionnels diminuent notre capacité à repérer les raisonnements biaisés. Ils augmentent également notre porosité aux informations erronées. En saturant nos capacités cognitives, ils altèrent notre aptitude à distinguer ce qui est vrai et rigoureux de ce qui est faux et frauduleux. Ils nous rendent vulnérables aux sophismes et aux fausses nouvelles, deux procédés au fondement des argumentations les plus
fourbes 15. Les émotions peuvent ainsi être utilisées de manière stratégique, afin de tromper notre vigilance, pour masquer la faiblesse d’une proposition. C’est la définition même de la manipulation.