Le pouvoir rhétorique
2 - Les différents types d'arguments
ÉTUDE DE CAS (SUITE) : Il me faut désormais présenter ma politique de tolérance zéro aux citoyens. Pour cela, je choisis de donner une interview dans le journal télévisé du soir. Je pourrais, bien sûr, me lancer dans une démonstration fastidieuse fondée sur une longue série de statistiques internationales. Mais j’ai conscience que ma prise de parole intervient entre le jeu de 19 heures et le film de 21 heures. À chacune de mes phrases, l’ennui guette : si je ne suis pas suffisamment captivant, les auditeurs passeront sur la chaîne concurrente. J’adopte donc une stratégie différente. M’adressant avec fougue au présentateur du journal, je me lance dans la tirade suivante : « Mais enfin, que voulez-vous que je fasse ? Est-ce que je dois me résigner à voir des femmes violées dans des ruelles ? Des enfants rackettés à la sortie de l’école ? Des hommes agressés en rentrant du travail ? Notre pays est devenu un coupe-gorge. Eh bien, moi, je ne l’accepte pas. Dès demain, je vais donc proposer une réforme ambitieuse. Pour les racailles, les gangs, les escrocs, ce sera désormais la tolérance zéro ! »
DÉCRYPTAGE : Dans cet exemple, notre argument n’a rien de rigoureux. Il ne s’appuie sur aucune statistique. Il utilise des faits non référencés. D’un point de vue rhétorique, nous nous sommes contentés de raconter une histoire, sans nous soucier de montrer dans quelle mesure elle pouvait être généralisée, ni même si elle reposait sur une quelconque réalité. Mais nous nous exprimons à 20 heures. Les téléspectateurs dînent en famille, en se racontant les anecdotes de la journée. Ils nous écoutent avec l’oreille distraite que suscite la dégustation d’une crème chocolatée. Dans un tel contexte, notre argumentation, tout en émotion, présente les meilleures chances de les atteindre. Malgré une absence totale de rigueur, elle semble la plus efficace pour les convaincre.
2 - LES DIFFÉRENTS TYPES D’ARGUMENTS
La rhétorique n’est pas un objet fini. Elle ne possède pas de contours fixes. Les arguments émergent, grandissent, se transforment, meurent, renaissent parfois. Ils apparaissent puis se périment, se démarquent puis se démodent. Certains, jadis redoutables, sont caducs aujourd’hui. Soyons donc réalistes, et admettons d’emblée ce constat : il est impossible d’en dresser une liste exhaustive. Travailler sur un inventaire des différents types d’arguments, c’est donc nécessairement se confronter aux limites d’une époque et d’un auteur. C’est accepter que nous ne connaissions ni ne pensions à tout. C’est commencer dans l’enthousiasme de l’exploration, et terminer face à l’angoisse de l’infini.
Tout indénombrables qu’ils soient, les arguments peuvent néanmoins être regroupés en grandes catégories, qui permettent de circonscrire l’ordre des possibles. D’Aristote à Chaïm Perelman, de nombreux auteurs ont proposé leur propre typologie. Nous nous inspirerons, pour notre part, du travail très synthétique de Philippe Breton, qui se borne à distinguer quatre
familles d’arguments : cadrage, communauté, autorité, analogie 2.
Par souci de simplicité, dans cette partie, nous puiserons tous nos exemples au sein d’une seule et même étude de cas : « Je désire présenter un plaidoyer visant à susciter, en Europe, une prise de conscience de l’urgence climatique et environnementale. »
Les arguments de cadrage
Les arguments de cadrage consistent à fonder la validité d’une proposition sur la structure du réel ou, du moins, sur la présentation que nous en donnons. Nous allons mettre en avant les aspects de la réalité qui nous arrangent, afin que notre thèse semble tout simplement soutenue par les faits. Et, bien sûr, nous cherchons à rejeter dans l’ombre tous les autres points de vue, qui pourraient conduire à préférer une thèse différente. Il existe de très nombreux types de cadrage différents : contentons-nous d’en citer quelques-uns.
Argument par le fait rapporté : « Il y a trente ans, lorsque je voyageais en voiture l’été, des dizaines de mouches et de moustiques s’écrasaient sur mon pare-brise. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus. C’est bien la preuve que la masse d’insectes a drastiquement diminué, que l’environnement est en danger, et qu’il est urgent d’agir. »
Argument par la donnée statistique : « Selon des données publiées dans la revue Nature, entre 2007 et 2018, la masse d’insectes a diminué de 78 % dans certaines régions d’Europe. C’est bien la preuve que l’environnement est en danger, et qu’il est urgent d’agir. »
Argument par définition : « On parle avec insouciance du réchauffement climatique. Mais savons-nous vraiment ce qu’il signifie ? Des millions de personnes obligées de fuir des terres englouties par les océans. Des pays entiers où les habitants mourront de faim et de soif. Partout : la privation, la violence, la guerre. Voilà ce qu’est vraiment le réchauffement climatique. Voilà pourquoi il est urgent d’agir. »
Argument par association : « La déforestation est en partie responsable de l’émergence de nouvelles épidémies. Laisser l’environnement se dégrader, c’est donc augmenter les risques de connaître une seconde pandémie : ces deux questions ne peuvent être traitées séparément. »
Argument par dissociation : « Défendre la généralisation des transports écoresponsables ne signifie pas imposer le vélo à tout le monde. La situation n’est pas la même dans les villes, où les trajets sont courts et les réseaux de transports en commun très denses, et dans les campagnes, où la voiture est souvent le seul moyen de parcourir les longues distances. Ces deux questions doivent être traitées séparément. »
Argument par la comparaison historique : « Jamais, dans l’histoire, l’homme n’a été en mesure de mettre en danger les conditions de sa propre survie sur toute la planète. Il nous faut donc consentir des efforts sans précédent, si l’on veut faire face à ce danger inédit. »
Argument par la comparaison géographique : « Notre pays se présente comme un champion de l’environnement. Pourtant, d’autres États européens ont pris des mesures autrement plus conséquentes que les nôtres. Si nous voulons être fidèles à notre ambition, le gouvernement va devoir revoir sa politique. »
Argument par la comparaison entre individus ou institutions : « Cette grande compagnie agroalimentaire met en avant la responsabilité écologique de ses produits. Par son importation d’huile de palme, elle participe pourtant davantage à la déforestation que ses concurrentes. Tant qu’elle ne met pas ses actes en accord avec sa communication, nous devrions la boycotter. »
Argument par le précédent : « Pour faire face à l’épidémie de coronavirus, le gouvernement a accepté de laisser filer les déficits budgétaires. C’est donc bien qu’il est possible de s’appuyer sur la dette publique, quand les circonstances l’exigent. Nous n’avons plus qu’à faire de même pour lutter contre le réchauffement climatique, qui menace directement notre survie. »
Argument par le droit : « Lors de la COP21, les pays d’Europe se sont engagés à réduire radicalement leurs émissions de gaz à effet de serre. Agir pour l’environnement, ce n’est donc plus un choix, mais une obligation légale. »
Argument par l’économie : « Les énergies renouvelables et l’industrie du recyclage constituent d’importantes réserves de croissance et d’investissement. À l’inverse, le coût des catastrophes naturelles ne cesse d’augmenter, jusqu’à dépasser 150 milliards de dollars en 2020. »
Argument par la santé : « La pollution de l’environnement a déjà des conséquences dramatiques pour la santé de milliards d’êtres humains, notamment les enfants. »
Argument par la philosophie : « Comme le dit le philosophe Daniel Quinn, nous sommes prisonniers d’un système civilisationnel qui nous impose de détruire le monde pour pouvoir y survivre. Il ne suffira donc pas d’adapter marginalement nos modes de vie et de consommation : il nous faudra les revoir intégralement. »
Les arguments de communauté
Les arguments de communauté consistent à fonder la validité d’une proposition sur l’adhésion préalable à des croyances ou des valeurs. Contrairement aux arguments de cadrage, ils ne sont donc pas uniquement fondés sur la structure du réel, mais nécessitent de pouvoir s’appuyer sur une norme supérieure, qui sert de référence : la religion, la tradition, l’égalité, la sagesse populaire… Pour cette raison, l’efficacité des arguments de communauté est entièrement dépendante des prémisses auxquelles souscrit l’auditoire. Il en existe une infinité de variations possibles : contentons-nous d’en citer quelques-uns.
Argument par la tradition : « Pendant des millénaires, l’homme a vécu sans manger de viande à tous les repas, sans changer de garde-robe tous les mois, sans prendre l’avion tous les ans. Vivre de manière écologique, c’est revenir aux traditions millénaires de l’humanité. »
Argument par la religion : « Dans les psaumes de l’Ancien Testament, il est dit : Tu visites la terre et tu lui donnes l’abondance. Respecter notre planète, c’est donc faire la volonté de Dieu. »
Argument par la morale : « Il est intrinsèquement mauvais de piller les ressources de notre planète, de regarder les écosystèmes se dégrader et de léguer à nos enfants un environnement inhabitable. »
Argument par la sagesse des grands hommes : « Comme le dit Antoine de Saint-Exupéry, nous n’héritons pas la terre de nos parents : nous l’empruntons à nos enfants. Nous devons donc tout faire pour leur rendre dans un état encore habitable. »
Argument par la sagesse populaire : « Comme le dit le proverbe, mieux vaut prévenir que guérir. Autant faire aujourd’hui des efforts pour sauver le climat plutôt que de subir, demain, les conséquences dramatiques du réchauffement. »
Argument de la parole donnée : « Pendant la campagne électorale, le président de la République s’est engagé à réduire radicalement nos émissions de gaz à effet de serre. Il s’agit d’une promesse, qui doit désormais être honorée. »
Argument de l’égalité : « Les 10 % les plus riches de la population mondiale émettent plus de la moitié des gaz à effet de serre. Or, les conséquences du réchauffement climatique frapperont le plus durement les plus pauvres d’entre nous. Agir pour l’environnement, c’est aussi se préoccuper de l’égalité entre les hommes. »
Argument de la liberté : « Nous avons encore le pouvoir de choisir quels leviers nous voulons utiliser pour lutter contre le réchauffement climatique. Si nous ne faisons rien, nous serons contraints de nous adapter comme nous le pourrons aux évolutions de notre environnement. Mieux vaut choisir librement le changement aujourd’hui, que de le subir demain. »
Argument de la fraternité : « Aujourd’hui, la population européenne reste très largement épargnée par les conséquences du réchauffement climatique quand, ailleurs, certains en subissent déjà les effets de plein fouet. Agir dès maintenant en faveur de l’environnement, c’est se souvenir qu’une partie des êtres humains souffrent, pendant que les autres ne font rien. »
Les arguments d’autorité
Les arguments d’autorité consistent à fonder la validité d’une proposition sur la crédibilité d’une personne ou d’une institution, qui se voit invoquée au sein de l’argumentation. Si ce que nous avançons est pertinent, c’est parce que c’est également ce que prétend une source en laquelle il est possible d’avoir confiance. Notons qu’il existe plusieurs degrés possibles dans l’autorité mobilisée : plus celui-ci est élevé, plus l’argument tend à être rigoureux. Pour rester synthétique, nous nous contenterons d’en distinguer trois.
Argument par le témoignage : « Cet alpiniste nous raconte qu’en trente ans de randonnées sur le mont Blanc, il n’a jamais vu les neiges éternelles reculer aussi loin que cet été. Le réchauffement climatique est une réalité, il est urgent d’agir. »
Argument par l’expertise : « Cet universitaire, reconnu par ses pairs, nous affirme que la vie sur terre deviendra difficilement supportable si nous n’acceptons pas de profonds changements dans nos modes vie et de consommation. »
Argument par la science : « Ce bilan de la littérature scientifique montre que l’immense majorité des articles publiés dans les grandes revues internationales convergent vers une même conclusion : la vie sur terre deviendra difficilement supportable si nous n’acceptons pas de profonds changements dans nos modes de vie et de consommation. »
Les arguments par analogie
Les arguments par analogie consistent à fonder la validité d’une proposition sur un rapprochement opéré entre la situation présente et une autre, qui est considérée comme similaire. Ce qui vaut pour la seconde vaudrait donc également pour la première. Notons qu’il est important de bien faire la différence entre arguments par analogie et arguments par comparaison. Ces derniers sont de simples arguments de cadrage de la réalité. Ils se bornent à rapprocher deux situations équivalentes appartenant à un même ensemble homogène : deux pays entre eux, deux époques entre elles… Dans le cas des arguments par analogie, c’est nous qui créons le rapprochement de toutes pièces : il n’allait pas de soi avant que nous ne le mettions en avant. Ce qui va décider de son efficacité, ce sera notre capacité à produire une association à la fois évidente, étonnante et éclairante. Contrairement aux autres familles d’arguments, les arguments par analogie sont relativement uniformes : il n’est pas nécessaire d’y faire la distinction entre différentes catégories. Contentons-nous de donner deux illustrations.
E o XEMPLE N 1 : « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs. Voilà
exactement quelle est notre attitude à l’égard du climat 3. »
E o XEMPLE N 2 : « Face aux nouvelles technologies, nous agissons comme des adolescents capricieux, qui exigent sans cesse de nouveaux jouets, sans se demander s’ils les utiliseront, ou si leurs parents ont les moyens de les acheter. Il en va de même, aujourd’hui, pour la 5 G : nous la déployons sans même savoir si nous en avons véritablement besoin. Et sans nous être posé la question de son impact environnemental. »
Dans ces deux exemples, ce sont bien les analogies qui soutiennent l’essentiel de l’argumentation, en orientant le jugement porté sur la situation présente. En l’occurrence, celle-ci est présentée comme absurde dans le premier cas, et irresponsable dans le second. Il s’agit d’une des caractéristiques principales des analogies : elles permettent de condenser du sens sur une image. À ce titre, il est souvent possible de les déplier, de les expliciter, afin de révéler les raisonnements qui les sous-tendent et les structurent. Derrière les analogies, se cachent souvent des arguments non
formulés – nous y reviendrons 4. Mais précisément : en l’absence de ce travail de dévoilement, c’est bien l’analogie elle-même qui tient lieu de tout argument.
Une liste jamais close, toujours mouvante
Voilà quelques-uns des arguments auxquels il est possible de penser si l’on cherche à défendre une action volontaire en faveur du climat. Parmi eux, certains sont très rigoureux : l’argument par la science, par exemple. D’autres le sont beaucoup moins : l’argument par la sagesse populaire, notamment. Une partie d’entre eux peuvent être efficaces devant des auditoires très larges : l’argument par la santé, par lequel nous nous sentons tous concernés. D’autres, à l’inverse, ne sont pertinents que face à des auditoires très spécifiques : l’argument par la religion en est une bonne illustration. Surtout, cette liste n’est en aucun cas exhaustive. L’imagination est sans limites. Il est toujours possible de trouver de nouvelles idées, ou de nouvelles variations. L’une des meilleures illustrations en est d’ailleurs… l’écologie, qui est aujourd’hui devenue un argument de communauté à part entière !