Le pouvoir rhétorique
3 - Maîtriser la négation
Plus généralement, nous n’insisterons jamais assez : en tant qu’oratrices ou orateurs, réfléchir à la connotation du lexique est un enjeu essentiel. Il en va de la réussite de notre entreprise de conviction. Ou de son échec.
3 - MAÎTRISER LA NÉGATION
Nous venons de voir que le langage possède une fonction proférentielle. Si un mot est prononcé, c’est qu’il renvoie à « quelque chose ». On peut ne pas saisir ce qu’il désigne, suspecter que le locuteur ne le comprenne pas lui-même, voire être convaincu qu’il ne recouvre en fait aucune réalité. Mais dès lors que le mot est prononcé, il fait exister cette « chose », fût-ce dans le seul plan du langage et de l’imaginaire. Il en découle ce que Thierry Melchior appelle le principe de proférence : « On ne peut pas ne pas parler de quelque chose. »
Cette réflexion peut paraître abstraite, mais une anecdote permettra de l’illustrer. Le 31 mai 2017, peu après minuit, Donald Trump publie un tweet incompréhensible : « Despite the constant negative press covfefe. » Ou en français : « Malgré la presse négative constante covfefe. » Le message est effacé quelques heures plus tard, mais le président des États-Unis, peu enclin à confesser la moindre erreur, affirme qu’il était parfaitement intentionnel. Immédiatement, le mot-clé #covfefe devient viral. Toute la Toile s’en empare, d’abord pour se demander de quoi il s’agit, puis pour en rire. Le terme passe très vite dans le lexique politique et journalistique, où il est utilisé pour railler les gaffes ou dénoncer les mensonges des personnalités publiques, Donald Trump en tête. Des analyses ultérieures finissent par percer le mystère. De toute évidence, il s’agit d’un tweet inachevé, envoyé par accident, dans lequel « covfefe » est une faute de frappe pour « coverage ». Ce qui donne : « Malgré la couverture négative constante de la presse… » Finalement, ce mot mystérieux ne voulait rien dire du tout. Mais qu’importe : à l’instant où il était proféré et assumé, il existait. Il était possible d’en discuter, d’en débattre ou de s’en gausser. C’est donc bien qu’il devait désigner « quelque chose ». Même si personne au monde, littéralement, ne savait quoi.
Du point de vue de la rhétorique, la fonction proférentielle du langage possède une implication pratique fondamentale : elle attire notre attention sur les dangers mortels de la négation. En tant qu’oratrices ou orateurs, il est terriblement périlleux de nous aventurer dans une phrase en « ne pas ».
Écarter les négations néfastes
En vertu du principe de proférence, dès l’instant où nous prononçons un terme connoté péjorativement, nous le faisons exister. Ses connotations commencent immédiatement à s’instiller dans l’esprit des auditeurs. Et ce quand bien même nous l’aurions employé dans une phrase à la négative, précisément dans l’objectif de le rejeter. Cette idée est parfois résumée en une phrase trop simpliste, certes, mais qui a le mérite de la clarté : « Le cerveau n’entend pas la négation. »
ÉTUDE DE CAS : Employé dans une grande banque, j’ai la surprise, un matin, d’être convoqué par la division des ressources humaines. Je me rends dans la salle de réunion, et je me retrouve soudain face à mon manager, mon directeur, un cadre de la division financière et plusieurs responsables des ressources humaines. À ma stupéfaction, ils m’accusent d’avoir détourné plusieurs dizaines de milliers d’euros depuis les comptes dont j’ai la charge. Ma chemise se mouille de transpiration. Je suis innocent, bien sûr. Mais comment les en convaincre ? Je bredouille quelques bribes de phrases mal articulées, puis finis par m’exclamer : « Mais enfin, je ne suis pas un voleur ! Regardez mes antécédents : je n’ai jamais escroqué personne ! Je ne vais pas commencer une carrière d’arnaqueur à cinquante ans ! » Autour de la table, les lèvres se pincent. Je réalise que j’ai plus que jamais l’air coupable.
DÉCRYPTAGE : Nous venons de prononcer la pire des phrases possibles. Notre ligne de défense, en l’occurrence un argument par l’absence de précédent, était pourtant valable. Mais elle pèse bien peu au regard des mots que nous avons employés : « voleur, escroqué, arnaqueur ». Certes, ils étaient insérés dans des tournures négatives. Nous ne les avons utilisés que pour nous en défendre. Mais leur connotation est tellement forte qu’elle déborde du sens même des phrases, prend le pas sur la dénotation et marque au fer rouge l’esprit de nos auditeurs. Désormais, tout ce à quoi ils peuvent penser tient en trois verbes : voler, escroquer, arnaquer. Il aurait pourtant été si simple d’utiliser des formulations positives : « Mais enfin, je suis quelqu’un d’honnête ! Regardez mes antécédents : j’ai toujours été irréprochable ! Pourquoi voudriez-vous qu’à cinquante ans, je cesse de respecter la loi ? »
Le conseil, pour les oratrices et les orateurs, est donc le suivant : écartons les négations néfastes. Tâchons de n’employer que des mots dont les connotations sont entièrement à notre avantage. Cette règle ne cesse de s’appliquer qu’en une circonstance : si nous savons, avec certitude, qu’un terme péjoratif est déjà dans l’esprit de tous nos auditeurs. Un interlocuteur vient de nous le jeter au visage, la presse l’a publié en gros titres, nous l’avons entendu prononcé à la machine à café… Dans une telle situation, il peut être judicieux, au contraire, d’empoigner à bras-le-corps le mot incriminé. Nous le prononçons une fois et une seule, le temps de le réfuter définitivement : « Ce que vous venez de dire est scandaleux. Non, je ne suis pas un voleur. Au contraire… »
La négation comme une arme : la prétérition
Il peut arriver aussi que la tournure négative soit à notre plus grand avantage. C’est notamment le cas lorsque nous souhaitons transmettre un message très dur, sans pour autant passer pour un agresseur. Il suffit pour cela d’insérer innocemment, après une négation, un mot atrocement péjoratif : « Je ne dis pas que vous êtes incompétent. Je m’étonne simplement que le projet avance si lentement… » Formellement, nous n’avons pas dit ce que nous ne devions pas dire. Les connotations suffisent à faire passer l’idée. En rhétorique, c’est ce que l’on appelle une prétérition : un procédé consistant à énoncer un argument, tout en prétendant y renoncer.
ÉTUDE DE CAS : Porte-parole du gouvernement, j’ai été invité à débattre avec une députée de l’opposition sur le plateau d’une chaîne d’information. Il se trouve que, quelques mois plus tôt j’ai été accusé – à tort – d’avoir commis un abus de bien social à l’époque où j’étais président d’une grande association. Les procédures judiciaires n’ayant pas encore abouti, j’espérais qu’il serait délicat, pour mon adversaire, d’exploiter cette information. C’était sans compter sur son habileté. Un sourire narquois aux lèvres, elle me lance : « Vous avez, cher monsieur, des mots très durs à l’égard des petits délinquants. Il est ironique que vous soyez, vous-même, au cœur d’une affaire d’abus de bien social. Alors, bien sûr, je ne vous accuse pas d’être un voleur : je respecte la justice, attendons qu’elle se prononce. Je dis juste que nous avons besoin de retrouver de l’exemplarité, à tous les niveaux. » Je bouillonne, rougis… et choisis de changer de sujet.
DÉCRYPTAGE : Nous venons de subir une attaque odieuse. De cette phrase, les auditeurs ne retiendront probablement que le mot « voleur ». Il s’agit d’une mise en cause extrêmement violente. Mais dans la mesure où, formellement, aucune accusation n’a été prononcée, il est très difficile de nous en protéger. Si nous tentions de protester, notre interlocutrice aurait beau jeu de répondre quelque chose comme : « Mais vous avez parfaitement raison ! Je le répète : je n’ai pas dit que vous étiez un voleur ! » Non seulement nous n’aurions pas esquivé l’attaque mais, en outre, nous donnerions l’impression de pinailler à l’excès. Telle est précisément la force de la prétérition : en faisant mine de renoncer à l’argument qu’elle énonce, elle coupe toute possibilité de s’en défendre. Elle permet ainsi de « bénéficier à la fois de l’efficacité de la parole, et de l’innocence du silence » : c’est, nous l’avons vu, la définition même de l’implicite. Ici, notre seule possibilité de réagir aurait consisté à révéler au grand jour cette stratégie, pour pouvoir la dénoncer. Une démarche particulièrement fastidieuse. Mais potentiellement efficace : « Chère madame. Ce que vous venez de faire est indigne. Évoquer, l’air de rien, une affaire en cours de jugement. Insinuer, sans oser vraiment le dire, que je puisse ne pas être honnête. Mais croyez-moi, personne n’est dupe. Tout le monde voit bien que votre mesquinerie n’est qu’une tentative désespérée de camoufler le vide de vos propositions politiques ! »
Les négations néfastes ne sont donc pas nécessairement néfastes pour nous-mêmes. Bien utilisées, elles peuvent être retournées contre un adversaire. Le procédé est perfide, certes. Mais souvent efficace. Il nous laisse, une nouvelle fois, seuls face à notre éthique. À nous de décider si nous désirons y avoir recours. Mais quel que soit notre choix, nous devrons de toute façon nous préparer à y faire face chez nos interlocuteurs.
Les négations néfastes : un poison du quotidien
Précisons, enfin, que ces considérations sont loin de ne concerner que la communication stratégique, dans les domaines professionnels et politiques. Elles s’appliquent également, et peut-être même avant tout, à la rhétorique du quotidien. Pensons à toutes ces phrases que nous prononçons si souvent : « C’est pas mal » ; « C’est pas bête » ; « N’ai pas peur » ; « Ne stresse pas » ; « Il n’y a pas de problème » ; « N’oublie pas tes clefs ». Par les connotations qu’elles véhiculent, ces phrases risquent de produire l’effet inverse de celui recherché. Que notre professeur nous félicite d’un « c’est pas mal », et nous avons l’impression que nous aurions pu faire mieux. Qu’un ami tente de nous rassurer avec « n’aie pas peur », et nous sentons déjà la crainte affluer. Tous les jours, sans le savoir, sans le vouloir, nous nous influençons ainsi mutuellement. Parfois pour le meilleur. Souvent pour le pire. Il serait pourtant si simple de tourner chacune de ces phrases au positif : « C’est bien » ; « C’est intelligent » ; « Tout va bien se passer » ; « Cela me convient bien » ; « Pense à prendre tes clefs ». De telles formulations sont autrement plus engageantes. La connotation des termes permet cette fois de redoubler, plutôt que contrarier, le cœur de notre message.