Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 82 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Malaxer les mots

 

Nous venons d’évoquer l’utilisation des assonances au sein de la phrase, c’est-à-dire l’art de faire se succéder plusieurs mots dont les sonorités se répondent. Mais que se passe-t-il lorsque deux termes sont tellement proches… qu’il devient possible de les fusionner ? Nous rentrons alors dans un autre territoire rhétorique. Celui des mots-valises.

Dans le langage courant, on utilise parfois l’expression « mot-valise » pour désigner un mot vague et flou, pouvant renvoyer à tant de significations différentes qu’il finit par ne plus rien dire du tout. Nous verrons que, en rhétorique, un tel outil existe effectivement : c’est ce que

l’on appelle un « concept mobilisateur 22 ». Le terme « mot-valise », en revanche, nous vient de l’écrivain anglais Lewis Caroll, dans son roman De l’autre côté du miroir – la suite d’Alice au pays des merveilles. Il désigne la pratique poétique consistant à fusionner ensemble deux mots existants, afin d’en créer un nouveau. Dans le vocabulaire de la linguistique, on parlerait plutôt d’un « amalgame lexical ». La littérature nous en offre de nombreux exemples célèbres. Dans L’Écume des jours, Boris Vian invente ainsi le « pianocktail » : un piano capable de composer un cocktail à partir de la mélodie que l’on vient d’y jouer. Edmond Rostand, dans Cyrano de Bergerac, propose, quant à lui, le verbe « ridicoculiser » : ridiculiser quelqu’un en le rendant cocu. Le mot-valise est donc, avant tout, un procédé littéraire et poétique. Mais il peut, aussi, faire l’objet d’un usage rhétorique. On l’observe notamment dans le domaine politique, où des amalgames lexicaux parviennent fréquemment à s’imposer, afin de nommer les objets ou concepts nouveaux apparaissant dans l’actualité. C’est par exemple le cas des termes « Brexit » ou « flexisécurité ». Mais ils ne diffèrent nullement, en cela, des nombreux néologismes qui ne cessent d’émerger : « dégagisme, éditocratie, précariat, réinformation… ».

Il existe, en revanche, un domaine où les mots-valises s’illustrent tout particulièrement : celui de l’injure. Ils permettent, en effet, de jeter un discrédit massif sur une idée, une organisation ou un groupe d’individus que l’on entend fustiger. Et ce avec une déconcertante facilité. Il suffit pour cela d’amalgamer le nom honni avec un terme péjoratif, brutalement disqualifiant, n’entretenant à son égard aucune cohérence sémantique mais présentant, en revanche, une proximité phonétique. Par exemple, plutôt que de dénoncer par une argumentation étayée et laborieuse les compromissions du champ médiatique, certains se cantonnent à une injure : « les merdias » ! Plutôt que de s’embarrasser à prouver qu’une partie des responsables politiques dévoieraint leurs mandats par des pratiques relevant de la corruption et du clientélisme, certains se bornent à une insulte : « les ripoulitiques » ! Plutôt que de perdre du temps à démontrer un éventuel glissement des démocraties représentatives vers des pratiques d’inspiration autoritaire, sinon dictatoriale, certains se contentent d’amalgamer les deux mots : « une démocrature » ! Bien sûr, il n’est pas question de discuter du bien-fondé de ces termes, qui ont tous été utilisés, avec plus ou moins de succès et de longévité, dans le débat politique français. Simplement, d’en constater l’efficacité. En fusionnant deux concepts en un seul, les mots-valises suscitent un effet d’évidence. Si les termes s’assemblent si bien, c’est que leur association doit avoir du sens. Si les sonorités semblent cohérentes, c’est que l’injure doit être pertinente.

On retrouve, ici, une utilisation proche de celle des assonances. Mais les mots-valises y ajoutent une nuance supplémentaire : l’introduction d’un effet de dissimulation. Le terme péjoratif original, parce qu’il est désormais amalgamé, est aussi partiellement escamoté. Ce faisant, il devient possible d’employer dans le débat public des mots qui, isolément, auraient sans doute suscité une condamnation très large et attiré l’opprobre. Prenons deux exemples que l’on a pu voir circuler dans le débat public : « féminazi » et « islamocollabo ». Le premier est utilisé pour dénoncer des militantes féministes supposément extrémistes et intolérantes. Le second permet de fustiger d’hypothétiques complices de l’islamisme. Là encore, il ne s’agit pas de discuter du bien-fondé de ces deux concepts. Simplement de remarquer qu’ils mobilisent des accusations odieuses. Voilà deux termes, « nazi » et « collabo », dont on pourrait s’attendre à ce qu’ils frappent d’indignité tout individu les utilisant avec autant de légèreté. Mais une fois masqués derrière un mot-valise, ils semblent soudain perdre une partie de leur gravité. Et peuvent donc être sereinement assénés.