Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 42 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

4 - Déployer une ligne stratégique

DÉCRYPTAGE : Ici, nous tentons une double relativisation. La première, en rappelant que nous sommes faillibles, certes, mais au même titre que tous les êtres humains. La seconde, en confessant que nous avons fauté, indéniablement, mais moins que d’autres ! Nous ne cherchons donc plus à instiller le doute chez nos auditeurs. Nous nous contentons de solliciter leur indulgence.

 

Ce procédé constitue notre dernier refuge. S’il échoue, et que nous ne parvenons ni à instiller du doute ni à obtenir l’indulgence, nous devrons alors nous résoudre à tenter le tout pour le tout : avouer, piteusement, en implorant le pardon et la clémence de nos auditeurs. Nous sortons alors de la rhétorique : nous renonçons à chercher à convaincre, et acceptons d’affronter la sentence qui nous sera imposée.

 

4 - DÉPLOYER UNE LIGNE STRATÉGIQUE

 

Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vraiment vrai. Ce n’est pas vraiment ça. Ce n’est pas vraiment grave. Même acculés par des faits accablants, les oratrices et orateurs ne sont donc jamais totalement désarmés. Au cours des pages précédentes, afin de mettre en relief le fonctionnement de ces trois stratégies, nous avons volontairement proposé une étude de cas spectaculaire. Mais que l’on ne s’y trompe pas : ces procédés s’appliquent tout aussi bien à la rhétorique du quotidien. Accusés par notre patron d’avoir commis une faute, suspectés par la police d’être l’auteur d’une infraction, soupçonnés par nos amis d’avoir triché au Monopoly… Il se passe rarement une semaine sans que nous soyons amenés à nier, interpréter ou relativiser un fait.

Partant de là, en tant qu’oratrices ou orateurs, la question qui se pose à nous est d’ordre stratégique : il va nous falloir définir le point de départ de notre ligne de défense. Commencerons-nous par contester les faits qui nous sont reprochés ? Accepterons-nous, au contraire, de les entériner, pour tenter d’en proposer une autre interprétation ? Considérerons-nous que la partie est trop mal engagée, et qu’il vaut mieux passer d’emblée à la relativisation ? Ou bien déciderons-nous de renoncer à toute stratégie, pour derechef demander pardon ? Ces questions sont délicates. Plus nous avançons dans cette ligne de défense, et plus nous devrons prendre sur nous une part importante de responsabilité. Mais à l’inverse, il n’est jamais bon de devoir modifier notre stratégie en cours de route. Confrontés à de nouveaux éléments invalidant la position que nous tenions jusque-là, nous serions contraints de procéder à un revirement qui entaillera notre crédibilité. Le risque, c’est que nos paroles finissent par n’avoir plus aucun poids. Il est donc sage d’anticiper l’évolution des événements, et de ne pas commencer par une stratégie trop optimiste. Bien sûr, nous avons aussi la possibilité de simplement dire la vérité. Nous quitterions, ce faisant, le domaine de la réflexion stratégique, pour entrer dans celui du positionnement éthique.

En tant qu’auditrices ou auditeurs, lorsque nous repérons ces lignes de défense chez un orateur, nous devons garder à l’esprit qu’elles sont très classiques. Dans la sphère publique, elles relèvent de ce qu’on appelle la « communication de crise ». Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles soient fausses. Mais cela ne veut pas dire non plus qu’elles soient vraies. Nous n’avons alors d’autre choix que de rester prudent, croiser les sources, et essayer de nous forger notre propre jugement. Le plus éclairé possible.