Le pouvoir rhétorique
4 - De la manipulation ?
Gardons à l’esprit, malgré tout, que rhétorique et négociation ne cohabitent pas nécessairement. Il existe des négociations, financières notamment, qui n’intègrent aucune dimension argumentative et se résument à de simples échanges de chiffres. À l’inverse, certaines situations rhétoriques, par exemple un discours devant une assemblée silencieuse, n’ont strictement rien à voir avec la négociation. L’une et l’autre se retrouvent fréquemment, mais ne se recouvrent pas entièrement.
4 - DE LA MANIPULATION ?
Ne soyons pas dupes : dans le langage courant, « faire de la rhétorique » est rarement un compliment. Aux yeux de beaucoup, elle serait l’art de pervertir les consciences par le langage. Une odieuse technique de manipulation. Cette accusation n’est pas totalement dénuée de fondement. Mais elle doit être interrogée.
La manipulation fait partie de ces concepts qui sont plus souvent employés avec légèreté que définis avec rigueur. Dans son livre La parole manipulée, Philippe Breton la caractérise ainsi : « Entrer par effraction dans l’esprit de quelqu’un pour y déposer une opinion ou provoquer un
comportement, sans que ce quelqu’un sache qu’il y a eu effraction 13. » La manipulation désigne donc l’ensemble des procédés permettant d’agir sur les opinions, les envies, les idées et les comportements d’une personne, sans que celle-ci en ait conscience. Ou, pour le dire à notre manière : c’est l’art d’influencer les individus en contournant, altérant ou neutralisant leurs facultés critiques. Ils ne sont plus, ou du moins plus totalement, en mesure de mettre à distance, examiner et, éventuellement, rejeter ce qui leur est proposé. Il y a là un enjeu psychologique, éthique et politique essentiel. Ce que la manipulation remet en cause, ce sont les conditions mêmes de notre libre arbitre.