Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 22 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Les dynamiques

DÉCRYPTAGE : Dans cette séquence, le député et le ministre sont, à nouveau, orateurs et interlocuteurs. En revanche, les autres députés présents ne sont aucunement des auditeurs. Ils se sont déjà forgé leur jugement sur l’action globale du gouvernement. Rien de ce qui sera dit ne pourra les faire changer d’avis. Ils savent pertinemment qu’ils assistent à une joute dont les rôles sont connus depuis longtemps. Selon qu’ils participent ou non aux interpellations venues de l’hémicycle, ils font donc soit partie des interlocuteurs, soit ne sont que de simples spectateurs. Qui sont, alors, les auditeurs ? La réponse est double. D’une part, les journalistes présents dans les tribunes, dont il s’agit de marquer les esprits afin qu’ils rediffusent la séquence. D’autre part, les citoyens assis devant leur télévision, dont il faut gagner les voix en vue des prochaines élections. Voilà comment, en un même lieu, avec les mêmes individus, il est possible de voir se déployer des situations rhétoriques totalement différentes.

 

2 - LES DYNAMIQUES

 

Orateurs, interlocuteurs, auditeurs, spectateurs. En nous appuyant sur ces quatre types d’acteurs, il est possible de ramener l’inépuisable diversité des situations de conviction à seulement quatre dynamiques rhétoriques différentes. Qu’il est absolument crucial de savoir distinguer en un clin d’œil.

 

La dynamique monologique

Ce sont les situations les plus simples : celles dans lesquelles un orateur cherche à convaincre des auditeurs silencieux, en l’absence de tout interlocuteur. Il s’agit d’un contexte unilatéral : l’orateur ne subit aucune contre-argumentation.

La dynamique monologique est donc celle des discours, des allocutions et des présentations : le manager présentant un projet à son équipe, l’entrepreneur s’adressant à des investisseurs, l’éditorialiste lisant son billet à la radio, le vidéaste se livrant à un plaidoyer sur Youtube… La rhétorique écrite est, elle aussi, principalement monologique : le plus souvent, l’écrivain s’adresse à ses lecteurs en l’absence de toute contradiction.

 

La dynamique délibérative

 

Il s’agit des situations dans lesquelles des individus sont, les uns pour les autres, tout à la fois orateurs, interlocuteurs et auditeurs. Ce sont donc les contextes dans lesquels nous échangeons avec des personnes qui sont en désaccord avec nous, dans l’espoir de parvenir au consensus. Chaque orateur défend sa position et cherche à convaincre ses interlocuteurs, tout en admettant l’éventualité, fût-elle infime, de devoir accepter de se laisser soi-même convaincre. La dynamique délibérative est celle des situations où la conflictualité est exclue, mais où l’accord est nécessaire. C’est elle qui, en cas d’échec, mute progressivement en négociation.

Nous la rencontrons au quotidien. Décider d’une destination de vacances avec notre groupe d’amis ; tenter de convaincre notre compagne ou compagnon de passer le samedi soir blottis sur le canapé plutôt que dans une boîte de nuit huppée ; essayer de faire prévaloir notre proposition plutôt que celle d’un collègue dans la conduite d’un projet… Quels que soient nos désaccords initiaux, il faudra bien parvenir à les trancher afin d’aboutir à une solution acceptée par tous – qu’il s’agisse d’un consensus rhétorique, ou d’un compromis négocié.

La dynamique compétitive

 

Elle renvoie aux situations dans lesquelles plusieurs orateurs sont, les uns pour les autres, des interlocuteurs, sans être des auditeurs. Ils confrontent leurs positions, tout en sachant n’avoir aucune chance de se convaincre mutuellement. L’existence d’une telle divergence inconciliable peut s’expliquer de nombreuses manières : des valeurs trop éloignées, des intérêts trop divergents, des opinions trop arrêtées, des ego trop imposants… Quant à leur auditoire, il est en réalité extérieur au débat. Ce sont les individus qui assistent silencieusement à l’échange, et devront le trancher. Les orateurs ne se contentent donc pas de dialoguer : ils s’affrontent. Cherchent à se vaincre afin de convaincre ceux qui les écoutent. Autour de la table, les contradicteurs se changent en adversaires. Dans une telle situation, montrer que nous avons raison revient à faire comprendre que les autres ont tort. Et inversement.

La dynamique compétitive est celle des grandes joutes rhétoriques. Les tribunaux, où les avocats se disputent l’adhésion des juges ou des jurés. Les débats politiques, où les candidats se disputent les suffrages des électeurs. Les assemblées législatives où les parlementaires se disputent les voix de leurs pairs. Mais elle n’est pas, pour autant, l’apanage des professionnels de la parole. Nous y sommes confrontés au quotidien.

Prenons un exemple – aussi concret que douloureux. Cinq frères et sœurs se réunissent afin de décider ce qu’ils feront de la maison familiale après le décès de leurs parents. Dans ce genre de situation, il est rare que tous les individus concernés aient des préférences arrêtées. En l’occurrence, imaginons qu’un des frères soit très attaché à la maison, et désire absolument la garder pour en faire un lieu de vacances familial. Au contraire, un autre préférerait la vendre afin de couvrir les frais de succession et récupérer un peu d’argent. Les trois dernières personnes confessent n’avoir pas une opinion particulièrement assurée. Le déroulement du dîner est couru d’avance : les deux frères vont s’affronter, chacun espérant rallier le reste de la fratrie à sa cause. Autre exemple : il arrive que, dans le cadre professionnel, deux collègues ne parviennent pas à se mettre d’accord malgré plusieurs heures de discussion. L’une des solutions qui s’offrent à eux consiste à organiser une réunion avec leur responsable, confronter leurs arguments, et accepter ensuite son arbitrage. Ne nous y trompons pas : l’affrontement rhétorique n’est pas le propre des avocats, des militants et des politiciens. Il fait aussi partie de notre quotidien.

 

La dynamique conflictuelle

 

Il s’agit des situations dans lesquelles plusieurs interlocuteurs confrontent leurs positions, tout en sachant par avance qu’ils ne trouveront jamais un terrain d’entente. La différence avec la dynamique compétitive est la suivante : ici, il n’y a aucun auditoire extérieur à convaincre ! Nous nous trouvons donc dans un cas limite, où il n’existe aucune possibilité de trouver un accord, de résoudre le différend ou de prendre une décision. Seuls subsistent l’affrontement, la violence et le conflit.

Hélas, cette situation n’est que trop fréquente. C’est la rhétorique des discussions politiques trop passionnées, des dîners de famille trop enflammés, des fins de soirée trop arrosées. Celle qui s’impose lorsque, prenant l’apéritif avec des amis, l’un d’eux soutient que le rôle naturel des femmes est de s’occuper des enfants ; nous l’accusons en retour de misogynie ; nous nous invectivons avec violence… seulement pour constater, de longues minutes plus tard, que nous sommes désormais seuls dans le salon. Les autres convives nous ont laissés à nos tensions.

D’un point de vue rhétorique, la dynamique conflictuelle est une absurdité. Il n’existe aucun intérêt rationnel à confronter nos positions en l’absence de toute personne dont nous cherchons la conviction. Au mieux, nous perdrons notre temps. Au pire des relations. Pourquoi, alors, en faire notre pain quotidien ? Selon le chercheur Marc Angenot, ces « dialogues de sourds » témoigneraient de notre besoin irrépressible de nous justifier. La seule chose qui nous importerait, ce serait de hurler à la face du monde, et au visage de notre interlocuteur, que nous avons raison. Qu’il finisse ou non

par en convenir n’aurait, au fond, que peu d’importance 18. La dynamique conflictuelle repose donc sur le déploiement d’une rhétorique jouissante mais impuissante. Faute de véritable auditoire, elle existe pour le seul plaisir de l’affrontement, sans jamais mener à la satisfaction de la conviction.

 

S’adapter aux dynamiques rhétoriques

 

En tant qu’oratrices ou orateurs, il est crucial d’apprendre à repérer, au premier coup d’œil, les dynamiques rhétoriques dans lesquelles nous nous situons. Chacune d’elles appelle, en effet, un ensemble de pratiques spécifiques. Les situations monologiques exigent, en premier lieu, que nous adaptions notre argumentation à l’auditoire auquel nous nous adressons. Les situations délibératives nécessitent, quant à elles, une approche très précautionneuse de la contradiction, dans la mesure où les individus que nous affrontons sont aussi ceux qu’il nous faut convaincre. À l’inverse, les situations compétitives autorisent des techniques beaucoup plus agressives, consistant à rechercher la disqualification de l’argumentation adverse, voire le discrédit de l’interlocuteur. Enfin, confronté à une situation conflictuelle, nous devrions nous demander si l’affrontement présente un quelconque intérêt, ou s’il ne vaudrait pas mieux nous contenter d’acter le désaccord. Puis de passer à autre chose.

Analyser la situation dans laquelle nous nous trouvons, par choix ou par accident. Identifier les rôles joués par les différents acteurs présents. Savoir adapter en conséquence notre comportement. Telle est la première étape, cruciale, pour emporter la conviction.