Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 101 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - L'amplification

Qu’elle prenne la forme d’une hypotypose, d’une diatypose ou d’une éthopée, la description permet ainsi de donner à voir la réalité dans ce qu’elle a de plus émouvant. En cela, il s’agit bien d’un des principaux procédés mobilisés par la rhétorique des affects. Pour autant, il est loin d’être le seul.

 

3 - L’AMPLIFICATION

 

Nous avons vu que, plus une situation paraît grave ou importante, et plus elle est susceptible de soulever des émotions. Or, tout comme pour les critères de proximité, de matérialité et d’identité, la perception de l’intensité ne découle pas uniquement de la sélection des informations. Elle peut être également construite par la formulation. Pour cela, nous allons utiliser les procédés relevant de l’amplification, qui consistent précisément à mettre en exergue la portée, la beauté ou l’horreur de la réalité. Ils sont, principalement, au nombre de trois : l’exclamation, la répétition, l’hyperbole.

 

Commençons par le plus aisé : l’exclamation, qui consiste tout simplement… à s’exclamer ! En ce sens, elle apparaît davantage comme l’expression naturelle et explicite des affects, que comme une authentique

« figure de style 32 ». Elle n’en présente pas moins une efficacité pratique indéniable, dès lors qu’il s’agit de faire ressortir le caractère émotionnant d’une situation. Quelques exemples suffiront à mettre cette propriété en valeur. Au lieu d’énoncer mollement « cet homme traverse une épreuve difficile », lançons avec fougue : « Ce pauvre homme ! ». Plutôt que de dire ouvertement « cette situation m’attriste », reformulons avec ardeur : « Quelle misère ! ». Plus courtes, plus ramassées, les tournures exclamatives confèrent l’apparence d’une plus grande intensité. Nous pouvons, du reste, en faire le constat quotidiennement sur les réseaux sociaux, et notamment sur le plus laconique d’entre eux : Twitter. Domaine de l’émotion par excellence, les exclamations y fleurissent comme les marguerites au printemps. Notons que l’exclamation peut également être adressée directement à un interlocuteur, réel ou imaginaire : on parle alors d’une interpellation. Considérons, par exemple, la phrase descriptive suivante : « Il est temps que la jeunesse se réveille, et défende ses droits. » Pour gagner en impact, il est possible d’apostropher directement notre auditrice fictive : « Jeunesse ! Réveille-toi ! Défends tes droits ! » Lorsqu’elle atteint sa cible, cette variation audacieuse pourra nous valoir cris et hourras. Prenons garde, toutefois. Elle est surtout adaptée aux contextes grandioses, et nécessite une force de conviction massive, pour parvenir à soulever effectivement l’émotion. Dans le cas contraire, tout ce que nous récolterons pour avoir vociféré, ce sera la cruauté d’un silence gêné.

 

Derrière des abords anodins, le deuxième procédé permettant d’introduire de l’amplification est, lui aussi, redoutable : il s’agit des répétitions. La plupart du temps, réitérer un élément de notre discours suffira à lui conférer une impression de grande importance ou gravité. Nous ne nous attarderons pas sur ce point, que nous avons déjà eu l’occasion de développer lorsque nous examinions les clap traps, les pièges à

applaudissements 33. Rappelons juste que la forme la plus élémentaire de ce procédé, c’est l’épanalepse, qui consiste tout bonnement à répéter un segment de texte. Imaginons par exemple, que, pendant une réunion, un collègue se laisse aller à une plaisanterie raciste ou sexiste à notre encontre. Immédiatement après, nous lui parlons entre quatre yeux : « Ce genre de remarque, avec moi, c’est non. Je ne veux plus jamais entendre ça. Tu m’entends ? Je ne veux plus, jamais, entendre ça. » Ici, le simple fait de réitérer notre menace permet de la mettre en exergue, et d’accentuer sa portée. Pour peu que notre collègue ne soit pas le dernier des plastronneurs, il devrait en retirer de la gêne, de la honte, voire de la peur. Nous pouvons également recourir à une répétition plus complexe : l’anaphore. Elle consiste à commencer une série de phrases par un même segment de texte. D’apparence complexe, elle est en réalité très simple à articuler. N’importe quelle énumération peut être, à peu de frais, transformée en anaphore. Tout ce que nous avons à faire, c’est y repérer une formule pivot. Retrouvons notre collègue, que nous étions en train d’admonester après sa plaisanterie malvenue. S’il cesse de fanfaronner, nous pouvons changer de registre, et poursuivre ainsi : « Tu ne te rends pas compte du mal qu’elles causent, ces remarques. Je les subis dans la rue, dans les bars, sur les réseaux sociaux. Je ne peux pas, en plus, avoir à les supporter au travail. » Un léger ajustement nous permettrait de gagner en impact émotionnel : « Tu ne te rends pas compte du mal qu’elles causent, ces remarques. Je les subis dans la rue. Je les subis dans les bars. Je les subis sur les réseaux sociaux. Je ne peux pas, en plus, avoir à les subir au travail ! » Aussi simple que cela puisse paraître, travailler sur les répétitions, c’est déjà augmenter l’intensité de nos propos, et donc gagner en émotions.

 

Le principal procédé de l’amplification, plus que l’exclamation et la répétition, c’est toutefois l’hyperbole. En stylistique, c’est ainsi que l’on désigne la figure de l’exagération. Elle consiste à accentuer volontairement l’expression d’une idée ou d’une réalité, afin de la mettre en relief. Pour le dire plus simplement : nous allons forcer le trait. Il nous suffit pour cela de choisir soigneusement notre lexique, et de l’amplifier à l’aide d’adjectifs et d’adverbes d’intensité. Imaginons par exemple que, dans une épicerie, notre enfant de huit ans se serve dans un bocal à bonbons. Il ne pensait pas à mal, bien sûr, mais il va néanmoins falloir lui faire comprendre qu’il ne doit pas recommencer. Au lieu de dire « C’est une bêtise ce que tu viens de faire, tu ne peux pas te servir dans les magasins », nous allons insister ainsi : « C’est grave, ce que tu viens de faire. Tu ne dois plus jamais recommencer. Cela s’appelle du vol. » Nous pouvons également utiliser des métaphores hyperboliques. Admettons que nous désirions nous excuser auprès d’un ami, à qui nous avons causé du tort. Plutôt que la formulation molle « Je suis désolé, j’ai des remords », nous pouvons dire : « Je suis rongé par le remords. »

Notons que, si les hyperboles constituent effectivement un procédé efficace pour donner une impression d’intensité, il ne faut point en abuser. Elles ne valent que par l’effet de saillance qu’elles créent. Lorsqu’elles tendent à se répandre, elles finissent par perdre leur relief, pour ne plus devenir qu’une simple manière de s’exprimer. Au mieux, nous paraîtrons enthousiastes. Au pire, nous semblerons ridicules. L’un des exemples les plus criants, à cet égard, nous est offert par Donald Trump. Dans son livre The Art of the Deal, il vantait déjà les mérites de ce qu’il appelait « les hyperboles véridiques, cette forme innocente de l’exagération, qui se révèle

être un excellent moyen d’autopromotion 34 ». Devenu président des États-Unis, il n’a pas manqué d’appliquer ses propres conseils. Chacune de ses prises de parole était saturée de marques d’emphase, de démesure, voire de vantardise. Et ce, jusque dans les plus grandes arènes diplomatiques. Le 25 septembre 2018, devant l’Assemblée générale des Nations unies, il déclarait par exemple : « Je me tiens devant vous pour partager les progrès extraordinaires que nous avons accomplis. En moins de deux ans, mon administration a accompli davantage que presque n’importe quelle autre administration dans l’histoire de notre pays. » La déclaration était tellement exorbitante que les auditeurs ne purent se retenir de rire : une réaction rarissime, dans cette assemblée d’ordinaire révérencieuse. Comme toujours en rhétorique, lorsqu’un procédé est utilisé à l’excès, il finit par être repéré, perdant de ce fait toute efficacité. Si nous ne voulons pas passer pour prétentieux ou affabulateurs, mieux vaut donc manier l’amplification avec modération. La plupart du temps, une ou deux hyperboles seulement, glissées à des endroits clés, suffiront pour s’infuser dans notre propos et lui conférer, comme par capillarité, une grande intensité.