Le pouvoir rhétorique
4 - Les arguments sont occultés par les impressions
De ces contraintes découle le deuxième principe du débat contradictoire : en tant qu’auditrices ou auditeurs, nous sommes captifs de l’instant. Sauf à être particulièrement attentifs et hautement compétents, au terme d’une longue confrontation argumentée, il nous sera difficile d’en restituer la cohérence globale. Nous risquons de retenir surtout quelques moments saillants, pas forcément les plus centraux ni les plus pertinents, mais les plus mémorables. Cette nature chaotique du débat, les oratrices et les orateurs vont pouvoir l’exploiter de manière stratégique.
4 - LES ARGUMENTS SONT OCCULTÉS PAR LES IMPRESSIONS
Parce que les auditeurs sont en grande partie soumis à la tyrannie de l’instant, ils sont difficilement en mesure d’évaluer la solidité des lignes argumentatives qu’ils voient s’entrechoquer dans la discussion. Ils ne manquent pas, en revanche, d’être marqués par un ressenti. Qu’un des débatteurs les fasse rire, et il gagne leur sympathie. Qu’il paraisse touchant, et il obtient leur compassion. Qu’il les ennuie ou les offense, et il récolte dédain ou détestation. Lorsque le débat s’achève, quelques-unes des preuves avancées ont porté, les autres sont déjà oubliées. Les images perçues et les émotions éprouvées, en revanche, restent à jamais. Dans la confrontation, le logos tend à s’effacer derrière l’ethos et le pathos. La manière prévaut sur la matière. C’est le troisième principe du débat contradictoire : les arguments sont occultés par les impressions.
Sitôt énoncé, ce principe doit être nuancé. Il ne signifie en aucun cas que le logos n’ait pas d’importance. Au contraire. L’argumentation est le squelette sur lequel toute notre force de conviction va s’articuler. L’image et les émotions n’ont un impact que dans la mesure où un raisonnement puissant les sous-tend. N’allons donc pas penser que faire le pitre ou se présenter à son avantage suffise pour l’emporter. En tant qu’oratrices ou orateurs, si nous ne sommes pas capables d’étayer nos propositions par une pensée structurée, nous devenons vulnérables aux plus brutales des réfutations. Une objection bien placée suffira pour nous ridiculiser. Dénuée de logos, la rhétorique est une forteresse sans protection. De surcroît, plus nos auditeurs seront compétents sur le sujet en discussion, et plus les arguments gagneront en portée et en efficacité. Face à un parterre d’experts, ils seront même le seul critère sur lequel nous serons jugés. L’argumentation apparaîtra donc, sauf exceptions, comme une condition nécessaire à l’obtention de la conviction. Mais dans le cadre d’un débat, elle est rarement suffisante. Si nous ne prévalons pas également sur le plan de l’image et des émotions, il y a peu de chances que nous l’emportions.