Le pouvoir rhétorique
IV - La défense
réticences 8. Cela, évidemment, est d’autant plus vrai dans le cadre du débat contradictoire. Si nous déployons une pensée criblée d’incertitudes, de doutes et de micro-concessions, alors que notre adversaire présente, lui, une argumentation monolithique et conquérante, il y a peu de chances que nous prenions le dessus. Les auditeurs tendront à considérer que le bretteur le plus convaincant, c’est celui qui semble le plus convaincu.
Hélas, du point de vue du débat public, cette remarque entraîne des conséquences tragiques. Elle explique que les débats contradictoires aient tendance à écraser les subtilités et les nuances, pour se résumer à une lutte homérique entre deux adversaires, l’un radicalement pour, l’autre catégoriquement contre. Si d’aventure nous nous trouvons face à un interlocuteur plus pondéré, nous pourrons nous permettre d’adopter un ton plus retenu. En revanche, si nous rencontrons une adversité sans borne, nous n’aurons guère le choix : pour convaincre, nous risquons d’avoir à rendre coup pour coup, en prenant une position très dure. Et tant pis pour la mesure.
IV - La défense
Dans le cadre du débat contradictoire, les stratégies de défense vont nous permettre de contrecarrer les arguments et les attaques de notre interlocuteur. Plus celui-ci sera talentueux, et plus il nous faudra être capable d’ériger un système de protection vigoureux.
1 - DÉVOILER LES ARMES DE L’ADVERSAIRE
Commençons par rappeler ce paradoxe fondamental de la rhétorique :
plus un procédé est visible, et moins il est efficace 9. Il en découle l’une des principales stratégies de défense, que nous avons déjà croisée plusieurs fois : dès lors qu’un procédé est dévoilé, il se vide en grande partie de son efficacité. Il s’évente, paraît n’être qu’un simple stratagème. Son utilisateur passe pour un rhéteur artificieux, voire, pire, un sophiste pernicieux. Lorsque nous sommes ciblés par une attaque de l’adversaire, nous aurons donc toujours cette possibilité : nommer la stratégie qu’il vient d’utiliser, pour en dénoncer la perfidie.
La manœuvre est-elle efficace ? Oui, dans une certaine mesure. Nous atténuerons l’attaque. Mais nous ne la dissiperons pas totalement. Si le coup était puissant, notre position sera tout de même affaiblie. En outre, cette ligne de défense tend à manquer cruellement de mordant. Nous échapperons au pire, certes, mais en donnant l’impression d’ergoter, de chicaner. Si nous n’y prenons pas garde, c’est notre image qui pourrait en ressortir abîmée.
Étude de cas : Ouvrier et syndicaliste, j’explique à quelques collègues qu’avec le rachat de l’usine, nous craignons un plan de licenciement, et qu’il faut d’ores et déjà se préparer à faire front. M’entendant parler, un autre camarade se joint à la conversation. Il est manifestement opposé à l’idée d’une grève, et ne se prive pas de me le faire savoir vertement : « Dis donc, monsieur 6 %, tu sais ce qu’elles valent, tes analyses ? Ce n’est pas en arrêtant de travailler qu’on sauvera nos emplois ! » La critique est méchante : les dernières élections syndicales ont été, en effet, une défaite cuisante. Je sais que je dois répondre au plus vite, mais hélas, rien ne vient. Faute de mieux, je me résous à dénoncer la manœuvre : « Bravo pour cette attaque personnelle, pleine d’élégance et de nuances. J’aurais préféré que tu sois capable de me donner des arguments plutôt que d’éructer ! » Ce n’est qu’en rentrant chez moi, quelques heures plus tard, qu’un trait m’apparaît. Il aurait suffi d’utiliser un renversement argumentatif : « Je te remercie, cher ami, de reconnaître que j’ai eu le courage d’affronter le suffrage de mes camarades, contrairement à d’autres. Toi par exemple : je remarque que l’on t’entend davantage parler qu’on ne te voit agir ! »