Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 136 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - Les auditeurs sont captifs de l'instant

Bien sûr, avec le travail et la pratique, nos capacités vont s’affûter. Mieux nous connaîtrons le dossier, plus nous serons expérimentés, et plus il sera difficile de nous piéger. Mais aucun bretteur n’est invincible. Nous sentirons toujours planer la menace, sourde et terrible, de nous faire surprendre. Une fraction de seconde suffit, une erreur, une faille, une hésitation même, et nous sommes morts. L’adversaire nous transpercera sans remords. Il faut avoir bien à l’esprit cet état de danger permanent. Aborder un débat avec légèreté, c’est prendre le risque d’être vaincus par un interlocuteur que nous avons sous-estimé. La bonne nouvelle, c’est que la réciproque est vraie. Dès lors que nous avons conscience du brouillard, nous pouvons l’utiliser à notre profit, pour déployer nos stratégies.

 

3 - LES AUDITEURS SONT CAPTIFS DE L’INSTANT

 

En tant qu’auditrices ou auditeurs, nous venons de le voir, nous ne sommes pas piégés par le brouillard. Dégagés de la charge émotionnelle et cognitive pesant sur les bretteurs, nous pouvons croire que nous conservons un regard panoramique et objectif sur la situation. Or, la plupart du temps, il n’en est rien. Quand nous assistons à un débat, en effet, deux contraintes s’exercent sur nous.

La première, c’est la quantité limitée d’attention dont nous disposons. Dans notre société saturée d’informations et de sollicitations, elle est devenue l’une des ressources les plus précieuses. Lorsque, au gré de nos pérégrinations médiatiques, nous nous trouvons exposés à une discussion contradictoire, nous n’avons souvent qu’une attention restreinte à lui allouer. Que nous soyons dans notre voiture, sous la douche, ou même dans notre canapé, nous tendons à ne consacrer aux échanges qu’une écoute flottante. Et quand bien même nous serions pleinement concentrés, soit parce que la discussion nous passionne, soit parce qu’elle se déroule sous nos yeux, dans le monde réel : elle a toutes les chances de se prolonger assez pour que nous en perdions le fil. Une poignée de minutes suffisent, pour que nous soyons incapables de nous souvenir comment la conversation en est arrivée là. Nous avons beau redoubler d’efforts pour demeurer attentifs, tout nous échappe à mesure que le débat s’éternise. De notre point de vue, ainsi, les débats contradictoires ressemblent davantage à une succession de passe d’armes qu’à un édifice logique et cohérent. Et au fond, ce n’est pas si important : nous continuons de profiter du moment présent.

La deuxième contrainte que nous sentons s’exercer sur nous, en tant qu’auditrices ou auditeurs, c’est l’étendue limitée de notre compétence. Dans la majorité des cas, nous ne sommes pas experts des questions que nous avons à trancher. C’est vrai dans le cadre professionnel, par exemple. Si deux collègues s’affrontent en réunion, c’est qu’ils ont pris le problème à bras-le-corps et sont en mesure de proposer chacun une solution. Quant à nous, qui n’avons suivi le sujet que de loin, nous en sommes réduits à jouer les arbitres – sans quoi, d’ailleurs, nous serions en train de défendre notre propre proposition. La situation est encore plus flagrante lorsque nous assistons à un débat politique ou scientifique, dont les enjeux sont d’une grande complexité. À moins d’avoir étudié nous-mêmes abondamment, nous ne serons pas en mesure d’évaluer en profondeur la solidité des arguments. Et c’est bien là tout le problème. Dès lors que l’expertise nous fait défaut, il devient délicat de distinguer les raisonnements fallacieux, de repérer les données erronées, d’identifier les faits mensongers. Faute de maîtriser la cartographie du débat, il peut même apparaître compliqué de faire la différence entre un point crucial et un aparté accessoire.