Le pouvoir rhétorique
IV - Le choix de la modalisation
En définitive, si nous avons bien fait notre travail, ce n’est pas une conviction que nos auditeurs emportent avec eux. Plutôt une impression vague, confuse, indistincte. Et pour cause : à aucun moment nous ne leur avons présenté un ensemble d’arguments qu’ils auraient pu interroger, critiquer et, éventuellement, rejeter. Nous nous sommes contentés de peser sur leur perception, en faisant tout notre possible pour ne pas attiser leurs facultés critiques. Pour le dire clairement : nous avons exercé sur nos auditeurs une influence partiellement inconsciente.
En tant qu’auditrices ou auditeurs, nous devons donc être particulièrement attentifs à de tels procédés. Que nous relâchions l’espace d’un instant notre vigilance, et nous devenons vulnérables à la suggestion. Sans pouvoir nous en défendre. Or, toute la difficulté vient de là. Au quotidien, lorsque nous lisons ou entendons des argumentations, il est rare que nous soyons parfaitement concentrés. Notre attention tend à être ballottée. Notre écoute, flottante. Il nous faut donc acquérir, peu à peu, des réflexes. Mettre en place des alarmes mentales, qui sonneront à chaque tournure passive ou verbe impersonnel. Apprendre à dresser l’oreille dès que nous suspectons qu’un travail implicite puisse être à l’œuvre. Devenir, au fond, des décrypteurs du discours. Une telle compétence ne se développe pas du jour au lendemain. Elle demande du temps, du travail, de l’entraînement. C’est toutefois le prix qu’il nous faudra accepter de payer, si nous ne voulons pas être manipulés.
IV - Le choix de la modalisation
En linguistique, la modalisation désigne l’ensemble des procédés permettant à un locuteur d’indiquer le jugement qu’il porte sur ses propres énoncés, du point de vue de la plausibilité, de l’importance et de l’exactitude. Désignent-ils, selon lui, quelque chose de certain, probable ou impossible ? Prioritaire, secondaire ou superflu ? Vrai, douteux ou erroné ? Par facilité de langage, nous utiliserons à partir de maintenant ce terme en un sens restreint. Nous parlerons d’un discours modalisé lorsqu’il tend à se présenter lui-même comme discutable. À l’inverse, nous parlerons d’un discours assertif dès lors qu’il est asséné de manière affirmée.
Pour communiquer le caractère modalisé ou assertif d’un énoncé, nous disposons de nombreux outils linguistiques. La conjugaison bien sûr, en utilisant tantôt l’indicatif, le conditionnel, l’impératif… Des adverbes également, tels que peut-être, certainement, obligatoirement… Le lexique, avec des mots comme devoir, sembler, pouvoir… Ou encore la syntaxe, à travers les tournures interrogatives, interronégatives, exclamatives… Mais aussi, et plus largement : nos intonations, notre attitude, notre moue… Prenons un exemple simple : « Il va s’en sortir. Il va s’en sortir ! Il doit s’en sortir. Il peut s’en sortir. Il pourrait s’en sortir. Ne pourrait-il pas s’en sortir ? Faut-il vraiment qu’il s’en sorte ? » La liste se poursuit à l’infini. Elle montre bien à quel point, en combinant ces différents outils, nous pouvons exprimer, avec précision, ce que nous pensons de ce que nous disons.
Lorsque nous émettons des énoncés factuels, ces outils de modalisation nous permettent de mettre en mots la réalité dans toute sa complexité et dans toutes ses nuances. Il s’agit notamment d’un enjeu crucial dans le journalisme, où la moindre modalisation peut suffire à changer le sens d’une information. Prenons un nouvel exemple : « Premiers résultats : le Président réélu. » ; « Premiers résultats : le Président réélu ? » ; « Premiers résultats : le Président réélu ! ». Dans le premier cas, la phrase affirmative nous permet d’énoncer un fait avéré. Dans le deuxième cas, la forme interrogative introduit un élément d’incertitude : le dépouillement n’est probablement pas terminé, les résultats sont encore provisoires. Dans le troisième cas, l’exclamation ajoute une nuance émotionnelle : probablement de la surprise ou de la joie. Là aussi, les possibilités sont indénombrables. Elles posent toutefois peu de difficultés : tout ce que nous avons à faire, c’est choisir les mots qui expriment au mieux ce que nous savons et pensons de la réalité.