Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 102 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

4 - La métaphorisation

Exclamation, répétitions, hyperboles : ces trois procédés d’amplification permettent d’apporter un surcroît d’intensité ou de gravité à nos déclarations. Elles n’en susciteront que davantage d’émotions.

 

4 - LA MÉTAPHORISATION

 

Lorsque nous nous étions penchés sur l’utilisation des métaphores, nous avions déjà eu l’occasion de souligner leur effet de présence. Bien construites, elles ne se bornent pas à induire des images abstraites : elles évoquent des représentations concrètes, qui s’imposent à l’esprit des auditeurs, s’incarnent devant leurs yeux, semblent même à portée de

main 35. Mais l’impact émotionnel des métaphores ne se limite pas à susciter une impression de matérialité et de proximité. Il présente, également, une importante spécificité. Nous l’avons vu précédemment, dès lors qu’une situation nous rappelle des événements saturés en émotions, elle en devient elle-même plus émotionnante. Cette similarité apparaît parfois comme évidente. Nous n’avons alors qu’à sélectionner avec soin les informations que nous dévoilons et les mots que nous utilisons, pour la révéler au grand jour. Mais il est également possible de nouer une connexion entre des contextes beaucoup plus lointains. Voire n’ayant, en toute honnêteté, aucun rapport. Pour cela, nous allons recourir à des métaphores.

Exemple : Revenons à l’Assemblée nationale, en novembre 1974, alors que se déroule l’examen de la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Dans l’hémicycle, de nombreux orateurs se succèdent pour fustiger avec véhémence le texte porté par Simone Veil. Nous avons vu que le député de centre droit René Feït n’avait pas hésité à faire écouter, à l’aide d’un magnétophone, les battements de cœur d’un fœtus de quelques semaines. Mais il ne s’arrête pas là. Quelques minutes plus tard, il déclare : « Avec les dispositions qui nous sont soumises (…), le nombre d’avortements doublera en France, comme en d’autres pays, pour atteindre très rapidement 500 000, voire davantage, soit cinq fois le nombre des victimes d’Hiroshima. Ce serait un génocide légal. » Il n’est pas le seul à s’engager dans cette voie. Jean-Marie Daillet, député de centre droit lui aussi, va encore plus loin : « Supposez que l’on retrouve l’un des médecins nazis qui a encore échappé au châtiment, l’un de ces hommes qui a pratiqué la torture et la vivisection humaine. Y a-t-il, voulez-vous me le dire, différence de nature entre ce qu’il a fait et ce qui sera pratiqué officiellement dans des hôpitaux et dans des cliniques de France ? (…) Ces embryons, vous accepterez, madame, de les voir, comme cela se passe ailleurs, jetés au four crématoire ou remplir des poubelles ! » Sur le banc des ministres, Simone Veil, rescapée de la Shoah, déportée à Auschwitz, reste silencieuse.

 

DÉCRYPTAGE : Les analogies déployées ici sont de trois ordres. Commençons par cette image effroyablement vive, utilisée par Jean-Marie Daillet : des embryons qui « remplissent des poubelles ». Il s’agit évidemment d’une métaphore. Le député doit bien imaginer que, si la loi est votée, la réalité de l’IVG dans les hôpitaux de France ne sera pas celle-là. Impossible, toutefois, de ne pas se représenter la scène. Il suffit qu’elle soit énoncée pour que nous commencions à la visualiser. Et à en ressentir une inqualifiable répulsion. Deuxième analogie : la comparaison avec Hiroshima, déployée par René Feït. Elle repose sur une équivalence quantitative à gros traits. Parce que le nombre de « vies perdues » serait similaire, les deux situations pourraient être comparées. L’interruption volontaire de grossesse se voit ainsi mise sur le même pied que l’utilisation de la bombe nucléaire : au mieux une décision meurtrière, au pire un acte de barbarie. Bien sûr, le raisonnement est sous-tendu par une prémisse discutable : l’avortement d’un fœtus reviendrait au meurtre d’un être humain. Avant même que les auditeurs aient le temps d’en interroger la pertinence, toutefois, les émotions soulevées par cet épisode sombre de l’histoire ont déjà été transférées sur la réforme examinée : la colère, l’accablement, le dégoût. Enfin, il y a les références à la Shoah. L’expression « génocide légal », employée par René Feït, y est une allusion évidente, surtout après avoir évoqué la Seconde Guerre mondiale. Quant aux deux analogies de Jean-Marie Daillet, les « médecins nazis » et le « four crématoire », elles sont explicites. Ces métaphorisations sont, elles, à déplorer. D’une part, parce que les crimes nazis figurent parmi les pires abjections auxquelles l’humanité se soit livrée. Sauf à avoir d’excellentes raisons de se risquer à la comparaison, les émotions qui y sont puisées ne peuvent qu’apparaître outrancières. D’autre part, bien sûr, parce que ces propos sont adressés à Simone Veil. Elle-même victime de la Shoah, elle se voit ainsi, par un renversement odieux, assimilée aux horreurs de ses persécuteurs.

Ces exemples illustrent tant l’efficacité que les dangers de la métaphorisation dans le travail des affects. Efficacité d’une part, parce que les analogies dont nous parlons ont été ponctuées, à l’époque, de vives réactions dans l’hémicycle de l’Assemblée. C’est bien la preuve qu’elles avaient atteint leur objectif : susciter des émotions. Dangers d’autre part, parce qu’elles ont été considérées, sur le moment, comme injurieuses. Alors que le débat avait commencé dans une réelle indétermination, et que rien ne garantissait l’adoption de la loi, il semble que la férocité et les excès de ses opposants aient agi comme un repoussoir pour les indécis. Aussi fortes qu’aient été les métaphores utilisées, elles n’en furent pas moins perçues comme illégitimes. La répulsion qu’elles visaient à susciter s’est retournée contre leurs auteurs, qui finirent couverts d’opprobre. Et échouèrent à convaincre. Lorsque nous cherchons à générer des images marquantes ou à rappeler des situations émotionnantes, prenons garde, donc. Le procédé ne sera efficace que tant que nos auditeurs considéreront le rapprochement comme pertinent. Dans le cas contraire, il se verrait dénoncé, et nous finirions disqualifiés.

 

Terminons en évoquant une dernière figure, qui peut être considérée comme un cas particulier de la métaphorisation : la personnification. Elle consiste à faire agir ou parler, dans son discours, un personnage décédé, un animal, une abstraction ou un objet. Il s’agit donc d’une figure cruciale, puisqu’elle va nous permettre de réintroduire de l’agentivité dans ce que nous donnons à voir. Plutôt que de laisser penser qu’un événement soit dû au sort ou à la fatalité, nous réintroduisons un responsable, susceptible d’être blâmé.

 

ÉTUDE DE CAS : Militant écologiste, je cherche à convaincre de la nécessité de changer de modèle économique pour protéger le climat et la biodiversité. Bien sûr, je peux dire : « Si nous désirons préserver l’environnement, il faudra envisager une alternative au système capitaliste, dont le principe même est fondé sur l’accumulation illimitée de richesses, c’est-à-dire sur le fantasme d’une croissance infinie dans un monde fini. » Mais, sauf à intervenir devant un parterre de spécialistes, ce serait prendre le risque audacieux d’endormir mon auditoire. Je gagnerai probablement en conviction si je formule mon argument ainsi : « La finance est un monstre affamé de profit. Et elle n’en a jamais assez. Si nous la laissons faire, elle continuera à tout dévorer, les hommes comme la nature, le climat comme la biodiversité, jusqu’à ce que notre planète devienne totalement inhabitable. Dans un dénouement absurde, la finance aura alors fini par se dévorer elle-même ! »