Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 14 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

3 - Oubli et redécouverte

précisément cela. L’art de déterminer ce qui est 5 convaincant. Au double

sens du terme : rigoureux et efficace 6.

Ces réflexions amènent Aristote à élaborer un ouvrage pratique : sa Rhétorique, dans laquelle il étudie les procédés permettant de produire à la fois des raisonnements solides et des discours impactants. Il inaugure ainsi une tradition importante dans l’Antiquité : l’écriture de traités consacrés à l’art de convaincre. Celle-ci va perdurer jusqu’à la période romaine, à travers notamment les œuvres majeures de Cicéron (De l’orateur) et Quintilien ( er Les Institutions oratoires ). Toutefois, dès le I siècle après Jésus-Christ, ces ouvrages se font de plus en plus rares. La rhétorique entre en déclin.

 

3 - OUBLI ET REDÉCOUVERTE

 

À la fin de l’Antiquité, deux traditions s’affrontaient : celles de Platon et celle d’Aristote. Au premier, le primat de la philosophie comme quête de la vérité. Au second, la reconnaissance de la rhétorique comme recherche du vraisemblable. D’un côté, l’art du dialogue. De l’autre, les techniques du discours. À l’échelle de l’histoire, le verdict est sans appel. L’école de Platon, puis de Descartes, s’impose. Celle d’Aristote périclite.

Ce sommeil de la rhétorique semble lié, au moins en partie, à l’histoire politique. En Europe, la chute des régimes démocratiques – dans les cités grecques – et des institutions républicaines – à Rome – entraîne une éclipse générale de la délibération dans la gestion des affaires publiques. Le débat en assemblées, la discussion en commun, la prise de parole devant un auditoire occupent une place de plus en plus restreinte dans le gouvernement des hommes. C’est le temps des empereurs et des rois, dont la parole ne souffre pas la contradiction. Les souverains décident sans avoir de comptes à rendre. Ils imposent sans avoir à convaincre. L’époque n’est plus à la confrontation des arguments. Mais à la flagornerie.

Et justement, la rhétorique ne disparaît pas. Elle s’étiole. Peu à peu, elle se voit restreinte à l’étude des procédés permettant d’ornementer le langage. Elle devient l’art de flatter les oreilles, plutôt que d’influencer les esprits. Des traités sont encore publiés, parfois même de grande qualité, mais ils se

contentent désormais de répertorier les différentes figures de style 7. De plus en plus méprisée, de moins en moins enseignée, cette « rhétorique

restreinte » finit par tomber progressivement dans un oubli cruel 8.

Il faut attendre le milieu du e XX siècle pour voir la rhétorique sortir de sa longue hibernation. En Europe, plusieurs groupes de recherche se structurent, dans la lignée notamment du sémiologue Roland Barthes et du linguiste Oswald Ducrot. Mais ce sont surtout les travaux de Chaïm Perelman, philosophe belge d’origine polonaise, qui vont constituer un tournant majeur. En 1958, il publie le Traité de l’argumentation, écrit en collaboration avec Lucie Olbrechts-Tyteca. Cet ouvrage majeur constitue une rupture avec la philosophie de Platon et Descartes. Le premier apport de Chaïm Perelman consiste tout simplement à avoir relu La Rhétorique d’Aristote et redécouvert ses mérites. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la démocratie représentative s’impose partout en Occident. Dans ce contexte, la pensée aristotélicienne, qui ménage une place de choix à la délibération en assemblée, rejaillit avec toute son actualité.

À certains égards, le travail de Chaïm Perelman peut donc apparaître comme un simple dépoussiérage de la rhétorique antique. Ce serait toutefois passer à côté d’une originalité fondamentale. Car son second apport consiste en une rupture… avec Aristote lui-même. Le Traité de l’argumentation repose, en effet, tout entier sur l’idée suivante : la rhétorique ne peut se comprendre en dehors du concept d’auditoire, définit comme « l’ensemble de ceux sur lesquels l’orateur veut influer par son

argumentation 9 ». À partir de là, de nombreuses difficultés se résolvent d’elles-mêmes. Aristote opposait, nous l’avons vu, la rhétorique à la philosophie. La première se bornerait à rechercher le vraisemblable, tandis que la seconde tenterait d’établir des vérités. Or, selon Chaïm Perelman, que désigne-t-on concrètement lorsque l’on parle de « rechercher la vérité en philosophie » ? Rien de plus, au fond, que le fait de produire des arguments susceptibles d’être acceptés par tous les êtres humains de toutes les époques, quelles que soient leurs valeurs, leurs opinions ou leurs visions du monde. La philosophie pourrait être ainsi définie comme une argumentation qui ne chercherait plus à convaincre un auditoire restreint, particulier, situé dans le temps et l’espace, mais s’adresserait au contraire à toute l’humanité et à l’ensemble des âges. C’est-à-dire : un auditoire universel. Quand ils argumentent, les philosophes se contenteraient d’utiliser une forme particulière de rhétorique.

Le travail de Chaïm Perelman constitue donc une véritable rupture. Il ne se contente pas, comme l’avait fait Aristote, de réhabiliter la rhétorique aux côtés de la philosophie. Il va plus loin, en érigeant la rhétorique au-dessus de la philosophie. Celle-ci n’en est, finalement, que la déclinaison la plus exigeante. Celle dans laquelle les argumentations s’adressent à l’auditoire le plus large qu’il soit possible de concevoir. Quant à la rhétorique, elle devient le médium général par lequel les êtres humains parviennent à se convaincre.

 

Le Pouvoir Rhétorique s’inscrit dans la continuité directe de la pensée de Chaïm Perelman, que nous nous proposons, modestement, de prolonger. Car si le Traité de l’argumentation est une lecture passionnante pour qui veut se forger une connaissance théorique de la rhétorique, il demeure avant tout l’œuvre d’un philosophe et d’un logicien. Il n’a pas été écrit pour être adapté aux réalités de la vie quotidienne. Voilà précisément l’objectif qui est le nôtre dans ce livre : proposer un enseignement concret de la rhétorique. Une rhétorique pratique.