Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 52 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

5 - L'absence de plan : la concaténation

 

Terminons ce tour d’horizon en évoquant une option souvent préjudiciable, mais parfois redoutable : l’absence de plan. L’orateur ou l’oratrice se contente de laisser s’écouler le fil de sa pensée. Les idées et les arguments ne s’enchaînent selon aucun ordre logique, narratif ou énumératif. Le premier développement en appelle un deuxième, qui mène à un troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le flot se tarisse. La conclusion n’en est souvent pas une : elle se contente d’être la dernière idée à avoir été prononcée. Dans les termes de la stylistique, on parle alors de plan par concaténation.

La concaténation est une figure de style consistant à mettre bout à bout des phrases ou des idées, en faisant en sorte que le début de chaque segment soit identique à la fin du segment précédent. À titre d’exemple, on peut citer la tirade de Sganarelle, dans le Dom Juan de Molière : « Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ainsi que l’oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre, suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au Ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence n’est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité ; nécessité n’a point de loi ; qui n’a point de loi vit en bête brute ; et, par conséquent, vous serez damné à tous les

diables 5. »

Chez Molière, la concaténation est poussée à l’extrême. Les idées s’enchaînent à un rythme effréné. Elles n’ont strictement aucun lien entre elles, sinon la co-occurrence des mots pivots. Et, malgré l’absence de toute cohérence, elles mènent à un jugement catégorique (« vous serez damné par tous les diables ») présenté comme la conclusion d’un raisonnement logique (« par conséquent »). L’ensemble de la séquence, par son exagération caricaturale et son absurdité totale, produit un effet comique. Elle n’en attire pas moins notre attention sur les dérives possibles de la concaténation – nous y reviendrons.

Comme cet exemple nous le suggère, la concaténation est davantage le propre d’une expression artistique que d’une pensée rhétorique. On retrouve par exemple cette structure dans de nombreux textes de rap, où les auteurs évoquent souvent plusieurs thèmes au sein d’un même morceau, voire d’un même couplet. Elle est également utilisée au sein du stand up comedy. Dans cette variation contemporaine du spectacle comique, les comédiens, généralement seuls sur scène, ont tendance à passer d’un sujet à l’autre par simple association d’esprit. Il n’est d’ailleurs pas rare que ces spectacles se terminent sur un sobre : « Ce sera tout pour moi ce soir, merci de m’avoir écouté ! » C’est bien le signe d’une structure concaténée, où l’auteur ne cherche pas à progresser vers une conclusion logique, mais se contente d’arrêter de parler après le dernier de ses traits d’humour. Et bien sûr, on retrouve aussi ce procédé en poésie, où les auteurs peuvent se laisser aller à déverser leurs mots au gré des images et des émotions qui les traversent.

Dans une expression artistique, où l’enjeu est avant tout la transmission d’émotions, la concaténation présente d’évidents attraits. Pour l’auteur, elle permet de déployer sa créativité librement, en n’étant bridé par rien d’autre que son imagination. Pour le spectateur, elle apporte le délassement de se laisser porter par une linéarité, sans devoir fournir l’effort d’y chercher une cohérence. En revanche, dans une construction rhétorique, où l’enjeu est la recherche de la conviction, la concaténation constitue un péril majeur. Les différents éléments n’y étant ni ordonnés ni structurés, ils peineront à constituer une véritable ligne argumentative. À la fin de l’intervention, les auditeurs auront peut-être entendu quelques développements susceptibles de les intéresser. Mais probablement pas un raisonnement propre à les convaincre.

Pour cette raison, nous devrions résister à la tentation de nous exprimer sans avoir en tête une structure argumentative, fût-elle sommaire. L’envie peut être grande, parfois, d’attraper le micro à la volée et de parler au débotté, en nous disant que, allez, nous avons notre point de départ, une vague idée de ce que nous voulons développer, nous sommes expérimentés, tout devrait bien se passer. Il arrive qu’une telle audace soit couronnée de succès. Mais elle peut aussi se solder par un désastre.

Cela étant dit, les caractéristiques très particulières d’un plan par concaténation peuvent également être exploitées au sein d’un authentique projet rhétorique. De manière paradoxale, il s’agira alors de nous appuyer sur l’absence de rigueur pour faire de cette structure un puissant outil de conviction et, disons-le, de manipulation. Souvenons-nous que, du point de vue de l’auditoire, une intervention concaténée paraît en tout point délassante. Le rythme des associations d’esprit épouse le fil naturel de la pensée. Les auditeurs se laissent dériver dans le courant de nos arguments, en prenant de moins en moins la peine d’en interroger la pertinence et la cohérence. Progressivement, leurs facultés critiques s’assouplissent. Quand, enfin, nous leur présentons notre conclusion, celle-ci semble couler de source. Les auditeurs ne savent pas vraiment comment nous y sommes parvenus. Il leur est impossible de reconstruire notre raisonnement. Et pourtant, cette proposition finale leur apparaît comme convaincante. Quand bien même ils ne savent pas pourquoi. Cette utilisation rhétorique de la concaténation, c’est exactement ce à quoi s’employait, de manière caricaturale et bouffonne, Sganarelle dans Dom Juan.

Qu’on ne s’y trompe pas : une telle structure argumentative n’a plus rien à voir avec une intervention improvisée, où nous nous laisserions dériver au gré des fluctuations de notre pensée. Elle est, au contraire, particulièrement complexe à mettre en œuvre, et relève d’une véritable construction. L’objectif sera d’éparpiller nos arguments clés à des endroits très différents de la concaténation. Ce faisant, les auditeurs ne savent jamais si nous sommes en train de leur présenter un élément important de notre raisonnement ou une simple digression. Perdus, ils acceptent de se laisser porter. C’est seulement quand arrive notre conclusion que les pièces du puzzle s’assemblent, en partie inconsciemment. La proposition semble aller de soi. Sans qu’il soit possible de savoir pourquoi.

Pour les oratrices et les orateurs, on voit bien quel peut être l’intérêt d’une telle construction. Bien que peu rigoureuse, elle est efficace. En voilant les arguments derrière le flot d’une pensée concaténée, elle permet d’asséner avec force une proposition que l’on sait, pourtant, fragile. En tant qu’auditrices ou auditeurs, c’est donc une construction à laquelle nous devrions être particulièrement attentifs. On la retrouve, par exemple, dans certains films documentaires à grand spectacle. Dans ce type de production, un grand nombre d’intervenants se succèdent, sans que nous puissions nous souvenir qui a dit quoi. Les séquences sérieuses et émouvantes s’enchaînent, sans que nous ayons le temps de reprendre notre souffle. Les images d’archives et les mises en scène s’alternent, sans que nous pensions à bien les distinguer. Une voix off intervient ponctuellement pour guider notre interprétation, sans que nous songions à nous en méfier. À la fin du film, ce n’est pas un raisonnement clair qui subsiste dans notre esprit. Plutôt une idée diffuse, à laquelle nous aurons été pleinement exposés, sans pouvoir convenablement nous en défendre. Méfions-nous, donc, lorsque nous repérons une structure argumentative par concaténation. Elle est parfois moins signe de paresse que d’adresse.