Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 163 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

Conclusion Les règles de la discussion délibérative

Comme toujours en rhétorique, cependant, la frontière entre ces deux situations est tout sauf limpide. Nous ne disposerons jamais d’un critère irréfutable pour distinguer l’habileté de la déloyauté. Cette question est éthique plus que technique. En définitive, c’est à chacune et chacun d’entre nous qu’il appartient de choisir ce à quoi nous acceptons d’être exposés. Et ce que nous décidons de condamner.

 

Conclusion

Les règles de la discussion délibérative

 

Débattre, c’est faire l’expérience de l’incertitude. Même parfaitement préparés et très expérimentés, nous ne pourrons jamais prédire ce qui va se passer. Savoir quelles fourberies, facéties ou âneries nous réserve l’adversaire. Sans parler, bien sûr, de notre propre imprévisibilité. Parviendrons-nous à trouver les mots ? Forger les reparties ? Combattre avec détermination sans se laisser déborder par les émotions ? Plutôt qu’un échiquier bien ordonné, le débat contradictoire est une jungle impénétrable, dans laquelle nous avançons sans jamais connaître ce qui nous attend. Nous ne sommes pas sans ressources, cependant. Nous disposons d’une boussole pour nous orienter : 4 principes, qui se déclinent en 18 fondements stratégiques. Ensemble, ils ne constituent pas un manuel, qu’il suffirait d’ouvrir à la bonne page pour savoir quoi faire en toutes circonstances. Mais plutôt une ligne de conduite, une inspiration, qui doit nous aider à élaborer une solution adaptée à chaque situation. Libre ensuite à chacune et chacun d’entre nous de répertorier soigneusement, mois après mois, année après année, nos inventions, trouvailles et manigances. C’est ainsi que progressivement nous composerons, non plus un guide stratégique, mais notre propre recueil tactique, adapté à notre ethos et notre éloquence. Peut-être, un jour, l’auteur de ces lignes publiera-t-il le sien : ce serait un tout autre livre.

 

Terminons avec ce que nous avons, jusqu’à présent, laissé de côté : les discussions délibératives. Ce sont, rappelons-le, les échanges dans lesquels nous ne cherchons pas à vaincre, mais bien à convaincre notre interlocuteur, en acceptant en retour l’éventualité d’être convaincus par lui. Il s’agit, naturellement, d’un environnement beaucoup moins stratégique que les débats compétitifs. Nous n’y cherchons pas le triomphe, mais le consensus. Il n’en existe pas moins un ensemble de quatre règles spécifiques à la délibération. Les enfreindre ne causerait pas notre perte, comme c’était le cas pour les quatre principes de l’affrontement contradictoire. En revanche, cela augmenterait radicalement le risque que la discussion bascule dans la compétition, voire dans le conflit. Si nous désirons nous engager dans la recherche d’une solution partagée avec notre interlocuteur, il va donc falloir intérioriser ces quelques préceptes. Nous les avons dégagés lors d’un précédent travail de recherche : contentons-nous, ici, de les rappeler

brièvement 17.

La première règle, c’est l’interaction des argumentations. Dans une discussion délibérative, nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer une partie des preuves mises en avant par l’interlocuteur, et nous contenter d’attaquer les maillons les plus faibles de sa chaîne. Nous ne pouvons pas non plus revendiquer crânement la victoire après avoir pourfendu un élément mineur de son raisonnement. Il en serait légitimement agacé : nous n’aurions fait que dégrader nos chances d’emporter sa conviction. Il va donc nous falloir prendre le temps de comprendre la structure des différentes lignes argumentatives, éprouver la solidité des clés de voûte, sans nous laisser distraire par les points accessoires. Nous allons même devoir accepter de concéder, nous résoudre à abdiquer sans détour les arguments qui auront été fragilisés par notre contradicteur. Et bien évidemment exiger de lui qu’il s’applique la même rigueur.

La deuxième règle, c’est la réfutation des positions. Dans une dynamique délibérative, nous devons nous interdire de chercher la disqualification de l’interlocuteur. Renoncer à attaquer son ethos, que ce soit directement, ou bien en débordant à partir d’un argument désavoué ou d’une contradiction dévoilée. Nous ne ferions, ce faisant, que le courroucer. Il va donc falloir nous imposer de réfuter sa position, et ne jamais chercher à le discréditer. Notons que, contrairement à ce que l’on pense parfois, l’exigence de réfutation n’est en rien incompatible avec l’utilisation du pathos. Comme nous l’avons vu, les émotions font partie intégrante de la raison : elles ont toute leur place dans la délibération.

La troisième règle, c’est la subjectivation des interventions. Dans le débat contradictoire, nous avons tout intérêt à nous imposer avec force, paraître résolument convaincus, pour en devenir hautement convaincants. Cela nous incite à désubjectiver nos positions : nous avons tendance à les présenter comme des certitudes incontestables. Or, si cette technique se révèle efficace pour avoir un impact sur les auditeurs, elle tendra irrémédiablement à faire basculer l’interaction dans le conflit. Dès lors que deux contradicteurs s’opposent des vérités générales, il n’y a plus de place pour la délibération. Celle-ci suppose que nous soyons capables d’entendre les objections et de faire, éventuellement, des concessions. Or, une vérité ne peut être ni concédée ni amendée : seulement imposée, contre celle mise en avant par l’interlocuteur. Si nous voulons avoir une chance de le convaincre, nous allons donc devoir apprendre à subjectiver nos interventions. Les présenter non comme des jugements certains et infaillibles, mais comme nos propres opinions. Nous pouvons continuer d’y tenir fermement et de les défendre férocement. Tout ce qu’il nous faut, c’est admettre que l’on puisse penser différemment. Au lieu de clamer « Cette position est la bonne ; ce constat est vrai », nous nous contenterons de dire : « Je pense que cette position est la bonne ; il me semble que ce constat est vrai. » Ce « je » semble anodin, mais c’est lui qui fera toute la différence entre une discussion et une dispute.

La quatrième règle, c’est la minoration des désaccords. Au cours d’un débat contradictoire, nous avons tout intérêt à dramatiser la confrontation, accentuer les enjeux, donner à notre échange les allures d’une lutte homérique pour, en cas de victoire, paraître triompher dans le péril, et donc avec gloire. Au contraire, la discussion délibérative suppose que nous acceptions de diminuer, autant que possible, l’ampleur de la controverse. Pour ce faire, nous pouvons commencer par modaliser nos énoncés, et utiliser des euphémismes – la figure de l’atténuation. Ne pas affirmer « Il nous faut adopter cette solution ; je ne suis pas du tout d’accord avec vous », mais plutôt « Nous pourrions adopter cette solution ; je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous ». Là encore, il s’agit d’outils aussi simples que cruciaux : moins le fossé entre nos positions paraîtra grand et plus nous aurons de chances de le franchir.

 

Voilà donc les quatre règles qu’il nous faut respecter, si nous entendons engager une délibération sincère avec un interlocuteur. Bien sûr, elles ne garantissent nullement que nous aboutissions au consensus. Nous rencontrerons parfois des divergences d’intérêts ou de valeurs, qu’il nous sera impossible de dépasser. Mais au moins, nous aurons découvert le fondement de notre désaccord. Nous saurons pourquoi nous voyons le monde différemment. Tout en nous opposant, nous serons parvenus à nous comprendre. Et qui sait : peut-être, demain, en viendrons-nous à nous convaincre.

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