Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 130 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

1 - Les concepts mobilisateurs

 

« Ensemble, nous construirons une société plus juste ! » À première vue, aucun problème avec cette phrase. Elle semble n’être qu’un avatar ordinaire de ce langage insipide auquel la politique a fini par nous habituer. Tout au plus pourrait-on lui reprocher d’être lénifiante. Et un peu vague. Mais trompeuse ? Allons… Et pourtant si : elle l’est.

Par concepts mobilisateurs, nous désignons des mots ayant deux caractéristiques. La première : leur contenu dénotatif est soit inexistant, soit foisonnant. Ou bien ils ne veulent rien dire, ou bien ils peuvent vouloir dire tout et son contraire. La seconde : ils sont connotés positivement. Le simple fait de les prononcer évoque, à l’esprit des auditeurs, des représentations plaisantes. Autrement dit : ils parlent à tout le monde, tout en ayant une

signification différente pour chacun 14. Ainsi définis, ces concepts mobilisateurs se déclinent en une liste interminable. On les trouve, bien évidemment, dans la sphère politique : « liberté, sécurité, émancipation, bienveillance, réforme, transformation, changement, rassemblement, en avant, en mouvement, pragmatisme, réalisme, progressisme… ». Mais le vocabulaire du management en est, lui aussi, abondamment pourvu : « disruption, performance, gouvernance, qualité, agilité, horizontalité, transversalité, épanouissement, talent, accompagner, donner du sens… ». Des séquences entières de discours peuvent être façonnées en utilisant exclusivement ce type de mots : nous avons eu l’occasion d’en donner, plus

haut, un exemple 15. Du point de vue des oratrices ou des orateurs, ils permettent de produire du discours en grande quantité, tout en étant assurés de ne jamais se mettre en danger. Les auditeurs croiront avoir entendu un contenu agréable, sympathique, peut-être un tantinet cryptique, mais assurément dans l’air du temps. Au pire, ils auront le sentiment de ne pas avoir tout à fait compris. Au mieux, ils auront compris exactement ce qu’ils désiraient comprendre ; projetteront la signification qui leur convient ; sentiront le propos résonner en eux intimement. Alors même que, dans l’esprit de son auteur, celui-ci pouvait avoir un sens très différent, voire n’avoir aucun sens du tout. Telle est la force miraculeuse des concepts mobilisateurs : ils permettent de se prémunir du conflit, en restant tapi derrière le voile protecteur de l’indéfinition.

Prenons le concept central de notre premier exemple : la justice. En apparence, le mot est aussi noble que précis. Tout le monde voit bien ce qu’est une « société juste », n’est-ce pas ? Certes. À un détail près : personne ne voit la même chose ! Pour les uns, ce sera une société où l’on donne davantage à ceux qui en ont le plus besoin. Pour d’autres, ce sera une société où l’on donne davantage à ceux qui font le plus d’efforts. Pour d’autres encore, ce sera une société où l’on donne davantage à ceux qui possèdent la nationalité. Tous se retrouvent derrière l’idéal de justice. Mais aucun ne possède la même conception d’une société juste. Nous sommes bien face à un concept mobilisateur : il permet de rassembler derrière une même bannière des individus divisés. Pour l’oratrice ou l’orateur, sur le plan stratégique, cela constitue une aubaine inespérée. D’un point de vue éthique, le procédé n’en reste pas moins discutable. Quand bien même il serait repéré, il nous laisserait seulement à penser que l’argumentation manque de précision. Alors que la réalité est bien pire : elle n’a, rigoureusement, aucune signification. C’est dans cette ambiguïté que se niche la mystification.

Est-ce à dire qu’il faille jeter l’opprobre sur tout individu que l’on surprendrait à manipuler de tels mots ? Au contraire. Les concepts ne sont jamais mobilisateurs par nature. C’est en étant répétés jusqu’à la nausée dans des discours flasques et négligés qu’ils finissent par perdre toute substance. Dès que nous faisons l’effort de préciser le sens que nous leur conférons, nous revenons dans le champ de la pensée. Pour filer l’exemple précédent : il existe, bien sûr, des philosophies de la justice. Elles

s’attachent à la définir et la caractériser 16. Mais c’est précisément ici que se situe la différence : les concepts y sont travaillés. Ce n’est qu’à force d’être brandis mécaniquement qu’ils se figent, se fossilisent et basculent dans la vacuité. Ce ne sont plus des idées, tout juste des outils, voués à susciter du flou dans l’espoir de récolter un consensus mou.

Cette dernière précision devrait nous inciter à la prudence, toutefois. Puisque c’est le contexte qui confère au concept son caractère mobilisateur, nous ne pouvons jamais exclure qu’un discours vague soit, en réalité, limpide pour l’individu qui le prononce. Dans son esprit, les mots sont définis et les arguments précis. Peut-être même que les membres du groupe auquel il appartient, qu’il s’agisse d’un mouvement politique, d’une entreprise ou d’une administration, sont capables d’en décoder le sens. De deux choses l’une, dans ce cas. Soit le propos s’adresse exclusivement à ces initiés, et nous ne sommes plus face à des concepts mobilisateurs : seulement du jargon. On peut lui reprocher de manquer d’élégance, mais pas d’honnêteté. Soit, au contraire, l’auditoire est plus vaste que cela, et ceux qui le constituent risquent d’être égarés dans des interprétations erronées. Nous sommes bien en présence d’un procédé trompeur : il a simplement été mobilisé sans volonté de tromper. Un tel discours ne mérite pas nécessairement d’être dénoncé comme malfaisant. En revanche, il ne

devrait jamais être jugé convaincant 17.

 

En tant qu’auditrices ou auditeurs, nous devons donc apprendre à repérer ce type d’argumentation, afin de pouvoir, en notre for intérieur, lui attribuer la valeur qu’elle mérite : aucune. Pour cela, il existe heureusement une méthode simple : il suffit de se demander s’il serait possible de revendiquer l’inverse de ce qui vient d’être dit. Les concepts mobilisateurs ayant pour spécificité de mettre tout le monde d’accord, ils ne sauraient être renversés sans que l’on passe pour un fou ou un idiot. « Construisons une société plus juste » : au contraire de ceux qui veulent une société injuste ? « Ici, nous fonctionnons dans la bienveillance » : par opposition à ceux qui admettent leur malveillance ? « Nous continuerons la transformation entamée il y a quatre ans » : car il existe beaucoup de dirigeants qui revendiquent l’immobilisme ? « Dans notre société, nous sommes très investis dans l’épanouissement de nos talents » : à l’inverse des concurrents qui recrutent des cancres, puis les laissent se morfondre ? Et la liste continue…

Bien sûr, il ne faudrait pas verser, pour autant, dans une forme d’obsession paranoïaque. Qu’un ou deux concepts mobilisateurs fleurissent au sein d’une intervention, par inadvertance ou astuce, facilité ou habileté : cela peut arriver. C’est lorsque le discours s’en trouve parsemé que nous pouvons commencer à nous méfier. Les oratrices et les orateurs qui revendiquent notre attention ne méritent pas nécessairement notre intransigeance. Mais doivent être accueillis avec exigence. Notre adhésion est un bien précieux : n’acceptons jamais qu’elle soit achetée avec de la fausse monnaie.

En tant qu’oratrices ou orateurs en revanche, la question reste entière : devrions-nous utiliser ces outils ? Parfois oui, cela peut se justifier. Les concepts mobilisateurs ont ceci de particulier qu’ils nous permettent, littéralement, de parler sans rien dire. En ce sens, ils apparaissent comme un moyen de nous protéger lorsque nous nous trouvons, par exemple, sommés de répondre à une question nous mettant gravement en danger. Se murer dans le silence ne sera, hélas, pas toujours possible. Bricoler un chapelet de mots brumeux constituera alors notre meilleur refuge. Emporteront-ils la conviction ? Probablement pas. Mais au moins, nous serons parvenus à ne pas nous incriminer, sans prêter le flanc à l’accusation d’avoir esquivé la question. L’attaque aura été repoussée : c’est tout ce qui compte.