Le pouvoir rhétorique
1 - Les positions sont réduites à une opposition
Lorsque nous cherchons à emporter la conviction dans le cadre d’un discours ou d’une conversation, les auditeurs ou les interlocuteurs ont à leur disposition un grand nombre d’options. Ils peuvent accepter la proposition que nous leur soumettons, ou lui préférer l’une des nombreuses alternatives auxquelles ils ont été exposés auparavant. Voire décider de ne se laisser convaincre par rien, et réserver leur jugement. Ces dynamiques, monologique et délibérative, demeurent ainsi très ouvertes. A contrario, les joutes oratoires présentent une structure beaucoup plus fermée. La discussion s’y trouve ramenée à une confrontation entre un nombre limité de solutions, le plus souvent deux. Toutes les autres possibilités sont rejetées dans l’ombre. La dynamique compétitive favorise ainsi le glissement vers la dichotomie. Elle n’admet que deux vainqueurs possibles : soit nous, soit notre adversaire. C’est le premier principe du débat contradictoire : les positions tendent à s’y réduire à une opposition.
Cette structure dichotomique – n’admettant, donc, que deux options – entraîne une conséquence capitale. En tant qu’oratrices ou orateurs, pour emporter l’adhésion des personnes qui assistent à notre joute, deux voies s’offrent à nous : montrer la supériorité de notre position, ou révéler la faiblesse de celle de l’adversaire. Dans la mesure où nous sommes les seuls antagonistes en présence, l’une et l’autre reviennent au même. C’est la proposition triomphante qui sera jugée la plus pertinente. Nous ne cherchons donc pas, ou du moins pas prioritairement, à nous adresser aux auditeurs. Mais bien à pourfendre notre interlocuteur.
2 - LES ORATEURS SONT NOYÉS DANS LE BROUILLARD
Le brouillard de la guerre. Cette expression, forgée par le stratège prussien Carl von Clausewitz, est utilisée encore aujourd’hui pour décrire l’expérience particulière des soldats sur le front. Lâchés dans un univers chaotique, la vue obscurcie par la poussière et l’ouïe saturée par les explosions, autour d’eux, tout devient flou. Malgré l’entraînement militaire, la collecte de renseignements et une méticuleuse planification, la réalité première du combat, c’est la confusion. Il en va de même pour le débat.
Nous l’avons déjà vu : avant de nous engager dans une confrontation d’idées, nous devons nous préparer. Nous élaborons notre ligne argumentative, anticipons les objections, identifions les questions sur lesquelles nous sommes forts et celles qui révèlent nos faiblesses, bref, nous
établissons une cartographie de la controverse 3. L’action, toutefois, est rarement conforme à son anticipation. À l’instant où les premiers mots sont prononcés, tout bascule. Il nous faut soudain parvenir à diviser notre attention sur quatre fronts. Tout d’abord, déterminer ce que nous nous apprêtons à répliquer, sans quoi nous risquons de rester cois, et passer pour des benêts. Dans le même temps, écouter ce que l’adversaire est en train d’avancer, pour identifier les ouvertures éventuelles, et ne pas répondre à côté du sujet. Mais également, conserver une vision d’ensemble, garder en tête la progression de notre argumentation, afin de ne pas dévier de notre ligne. Enfin, anticiper les réactions des auditeurs, imaginer la perception qu’ils ont de la confrontation pour, au besoin, réorienter l’image que nous renvoyons et les émotions que nous suscitons. La joute oratoire est un véritable défi pour l’esprit. Confrontés à une telle épreuve, nos nerfs se tendent, notre discernement se contracte, notre perception du temps se modifie. Rien n’existe d’autre que ce qui se dit maintenant et ici. La pensée stratégique, qui voit arriver les difficultés de loin, laisse place aux réflexes et aux intuitions du terrain.
Tel est donc le premier principe du débat contradictoire : en tant qu’oratrices ou orateurs, nous sommes noyés dans le brouillard. Même en étant pleinement concentrés, nous ne pouvons déployer qu’une rationalité limitée. Cela explique, d’ailleurs, qu’il soit si aisé de critiquer les débats politiques. Confortablement installés devant la télévision, les reparties viennent facilement, et l’on se plaît à rêver pouvoir faire mieux que ces deux protagonistes. Dans le feu de l’action toutefois, nous constatons combien l’exercice est acrobatique. Saturés, déboussolés, à chaque instant nous risquons d’être pris de court, de ne pas avoir le temps de réfléchir avant de parler, et donc d’être contraints de parler pour réfléchir.