Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 13 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Un défenseur : Aristote

En donnant la prééminence au dialogue, puis à la démonstration, Platon et Descartes ont ainsi en commun de rejeter la rhétorique en dehors du champ de la connaissance. D’autres auteurs formulent pourtant à son égard un jugement davantage bienveillant. Parmi eux, on trouve justement le plus célèbre élève de Platon.

 

2 - UN DÉFENSEUR : ARISTOTE

 

Athènes. e IV siècle avant Jésus-Christ. La cité antique ressemble alors, de très près, à ce que nous appellerions aujourd’hui une démocratie directe. Dès lors qu’ils ne sont ni étranger, ni esclave, ni femme, tous les citoyens sont libres de participer à la vie politique. Ils peuvent débattre des affaires publiques, voter les lois et, même, tenter d’être tirés au sort pour exercer des fonctions de premier plan. C’est dans ce contexte qu’Aristote achève la rédaction d’un ouvrage majeur : Rhétorique.

Tout comme son maître Platon, Aristote estime qu’il existe des domaines de la connaissance dans lesquels les êtres humains doivent tendre vers la vérité : les mathématiques, les sciences naturelles ou la philosophie, par exemple. Il leur faut alors effectivement chercher à établir des conclusions certaines, reposant sur des chaînes de déductions rigoureuses. C’est ce qu’il nomme des raisonnements analytiques.

Mais Aristote remarque aussi que de telles exigences ne peuvent s’appliquer aux affaires judiciaires, à la gestion de la cité ou au quotidien des citoyens, bref, à ce qui relève de l’action concrète des êtres humains. Car dans ces domaines, ce qui prévaut, c’est avant tout l’incertitude. Incertitude concernant, en premier lieu, la connaissance des faits passés. Les individus ne peuvent jamais savoir, parfaitement et indubitablement, comment des faits se sont déroulés, quelles raisons les ont guidés, quelles motivations les ont inspirés. Fût-ce après une enquête approfondie, appuyée par les techniques d’investigation les plus modernes, il subsistera toujours une part d’ombre. Ne serait-ce que parce que nous n’avons pas – et n’aurons probablement jamais – un accès direct à l’intériorité des individus, à ce qu’ils pensent et ressentent, consciemment ou inconsciemment. Mais cette incertitude concerne, également, les conséquences futures des actions présentes. Il est impossible de savoir, parfaitement et indubitablement, quelle sera la chaîne d’événements qui résultera, demain, de ce que l’on décide aujourd’hui. Si bien que, ne pouvant ni totalement connaître le passé ni totalement prévoir l’avenir, les hommes doivent accepter d’agir dans l’incertitude.

De telles réflexions constituent une rupture majeure à l’égard de la philosophie platonicienne. Elles impliquent d’abandonner tout espoir de parvenir à des connaissances certaines, dès que l’on s’aventure en dehors des seuls raisonnements analytiques. Qu’il s’agisse de rendre un jugement dans un procès, de choisir une orientation politique ou de résoudre nos problèmes de tous les jours, il nous faut renoncer au fantasme de savoir où se situent le Bien, le Juste et le Beau. Ou, pour le dire autrement : la Vérité nous est inaccessible au quotidien.

Est-ce à dire pour autant que nous sommes condamnés à prendre nos décisions en dehors de toute raison, au gré de la violence ou du hasard ? Aristote, lui, ne parvient pas à s’y résoudre. Il considère que, entre la vérité inaccessible et le chaos inacceptable, il existe une position intermédiaire. Celle dans laquelle on ne cherche pas à déterminer ce qui est Bon, Juste et Beau, mais plutôt ce qui est probable, préférable et acceptable. Non plus la quête du Vrai, mais celle du vraisemblable. Pour Aristote, de tels raisonnements ne s’inscrivent plus dans le domaine analytique. Ils relèvent, au contraire, de ce qu’il appelle la rhétorique.

Aristote réintroduit donc de la rationalité en dehors de la seule démonstration. Il montre que les êtres humains peuvent raisonner convenablement sans s’astreindre, pour autant, à des exigences insurmontables. Un tel positionnement entraîne des conséquences radicales. En faisant le deuil de la vérité, nous devons également renoncer à l’idée qu’il puisse y avoir une seule réponse à chaque interrogation. Une solution unique à chaque problème. Autrement dit : au quotidien, nous ne pouvons plus être sûrs de rien. Pour chaque individu qui développera un raisonnement et en tirera une conclusion, il s’en trouvera un autre pour tenir un raisonnement différent et aboutir à une conclusion divergente. Il est possible qu’une de ces positions nous paraisse préférable à l’autre. Dans le futur, nous pourrons peut-être déterminer, rétrospectivement, quelle option était la meilleure. Mais au présent, il est impossible de savoir avec certitude où se situe le vrai. La seule boussole dont nous disposons, pour prendre nos décisions, c’est le vraisemblable.

Il faut mesurer les implications d’une telle pensée. Si, dès lors que nous sortons du domaine de la démonstration, il n’y a plus de Vrai, alors plus personne n’a raison. Les conclusions d’une argumentation ne s’imposent jamais à nous. Nous sommes toujours libres de les refuser. Nous pouvons toujours brandir des contre-arguments. Il en découle des conséquences terribles. Nous pouvons défendre une proposition hautement vraisemblable, et malgré tout échouer à convaincre. À l’inverse, nous pouvons défendre des énoncés ouvertement discutables, et parvenir à emporter la conviction. Il en résulte qu’au quotidien les individus n’ont pas seulement besoin d’une méthode pour raisonner rigoureusement. Il leur faut également une technique pour emporter l’adhésion efficacement. La rhétorique, c’est