Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 127 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - Les options lacunaires

La généralisation hâtive  : Elle consiste en un raisonnement par induction dont les preuves ne devraient pas être considérées comme suffisantes pour établir une conclusion. Nous avons déjà eu l’occasion de l’évoquer très largement : il s’agit, tout simplement, d’une argumentation par l’exemple. Contentons-nous d’en donner une nouvelle illustration, cette fois tirée des tribulations de la vie de couple : « – Oh, super, tu as fait les courses ! Tu as pris mes céréales ? – Ah mince, non, désolé j’ai totalement oublié. – Et voilà, j’en étais sûr ! Tu ne penses jamais à moi ! »

 

2 - LES OPTIONS LACUNAIRES

 

Ces sophismes reposent tous sur le même principe : ils nous privent d’une partie des options que nous devrions, pourtant, légitimement pouvoir envisager. Le problème n’est donc pas, ou du moins pas toujours, que la conclusion avancée soit fallacieuse. Mais plutôt qu’elle soit présentée comme n’ayant pas d’alternative.

 

L’affirmation du conséquent  : Aussi connue sous le nom de raisonnement par abduction, elle consiste à partir d’une observation, puis à avancer une cause qui permet de l’expliquer… en laissant toutes les autres hypothèses dans l’ombre. Il s’agit donc des raisonnements du type : « S’il pleut, alors le sol est mouillé. Or, le sol est mouillé. C’est donc qu’il a plu. » En apparence, rien de choquant. Et pourtant, il a fait grand soleil toute la journée : c’est simplement le poissonnier qui a nettoyé son étal ! L’affirmation du conséquent revient donc à expliquer un phénomène par une seule cause, opportunément sélectionnée.

Tout fallacieux qu’il soit, le procédé peut être délicat à discerner si l’on ne connaît pas bien le dossier en discussion. Par exemple : « Malgré la réouverture des amphithéâtres, à l’issue de la troisième vague de coronavirus, 30 % des étudiants ne sont pas revenus en présentiel. C’est donc que le travail à distance leur convient, et doit être généralisé dès l’an prochain. » La conclusion paraît logique. Mais il faut aussi envisager que ces 30 % d’étudiants aient dû rendre leur logement faute de pouvoir en payer le loyer, soient rentrés chez leurs parents, et ne puissent donc plus se rendre à l’université. Voire aient abandonné leurs études… précisément parce qu’ils ne parvenaient pas à travailler de manière isolée ! La raison avancée est plausible. Ce qui est frauduleux, c’est de faire comme si elle était la seule possible.

 

Le faux dilemme  : Il consiste à prétendre qu’un problème n’aurait que deux solutions, en laissant volontairement toutes les autres dans l’ombre. C’est le fameux « soit… soit… ». Par exemple : « Décidez-vous : vous êtes avec moi, ou contre moi ? » ; en oubliant que l’on pourrait également vouloir rester neutre. La plupart du temps, l’une des deux options est de surcroît présentée de manière à faire office de repoussoir, ce qui ne laisse en réalité qu’un seul choix possible : celui que l’on voulait faire accepter.

Ce procédé est incroyablement courant dans la vie quotidienne. Tous les parents y ont déjà eu recours. Parfois, avec un brin d’espièglerie : « Si tu veux un dessert, il faut d’abord finir tes légumes. Sinon, cela veut dire que tu n’as plus faim, et tu peux sortir de table tout de suite ! » Parfois, en véhiculant des présupposés plus destructeurs : « Fais attention, si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras chômeur ! » On le retrouve aussi très fréquemment dans le débat politique. Il est, par exemple, utilisé pour assigner ses adversaires à des catégories disqualifiantes : « Je ne sais pas ce que c’est, moi, l’extrême droite. Tout ce que je vois, c’est qu’il y a d’un côté ceux qui aiment la France traditionnelle, et veulent la rétablir, et de l’autre ceux qui la détestent, et cherchent à la détruire ! » Il permet également de forcer l’acceptation de propositions pourtant controversées : « Les choses sont claires ! Il y a ceux qui préfèrent ne rien faire, se satisfont d’un chômage élevé et d’une croissance atone, sans doute parce qu’ils y voient un intérêt électoral. Et ceux qui, au contraire, nous rejoignent sur les réformes pragmatiques et ambitieuses que nous portons ! » Dans un cas comme dans l’autre, le procédé est détestable : il discrédite toute contestation, en revendiquant pour soi la seule légitimité à tenir une position raisonnable.

 

La question avec présupposé  : Aussi connue sous le nom de question piège, elle consiste à émettre une interrogation qui contient, parmi ses prémisses, l’affirmation que l’on souhaite réellement faire accepter. On donne généralement l’exemple suivant, que l’on doit à l’écrivain antique Diogène Laërce : « Avez-vous cessé de battre votre femme ? » Que l’on réponde par oui ou non ne change rien : dans un cas comme dans l’autre, on confessera avoir commis des violences conjugales. Il s’agit donc d’un stratagème particulièrement vicieux. Il suffit d’accepter la question pour tomber dans son piège. Si l’interlocuteur n’a pas le réflexe de commencer par mettre à jour et réfuter le présupposé, quoi qu’il réplique, il a déjà perdu.

La politique américaine nous a donné un exemple célèbre. Le 12 mai 1996, l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Madeleine Albright, répond à une interview télévisée. Évoquant les sanctions internationales contre l’Irak, la journaliste lui demande : « Nous avons appris qu’un demi-million d’enfants sont morts [à cause de l’embargo]. C’est plus que le nombre d’enfants morts à Hiroshima. Cela en vaut-il vraiment la peine ? » Le piège est grossier. Il suffirait de contester vigoureusement ce chiffre. Ou bien, au moins, d’affirmer que ces centaines de milliers de morts n’ont aucun rapport avec les sanctions. Mais non. Sans réfléchir, Madeleine Albright répond : « C’est un choix très difficile, mais le résultat, nous le pensons, en vaut la peine. » Elle vient de reconnaître que l’ONU est une organisation tueuse d’enfants. Échec et mal. Rien de ce qu’elle pourra dire par la suite n’aura la moindre importance.

Notons enfin que, dans une certaine mesure, on pourrait affirmer que toute question possède au moins un présupposé : elle implique que la question soit fondée ! D’apparence triviale, cette remarque n’en est pas moins fondamentale. Accepter de répondre à une interrogation, c’est convenir de sa pertinence. Il existe certaines questions qui, en réalité, ne devraient même pas être énoncées. Le simple fait de les formuler suffit à susciter un doute indu. Car après tout, si elles ont été posées, c’est qu’il existe une raison de penser qu’elles se posent, non ? Le procédé est particulièrement odieux lorsqu’il est utilisé pour activer un préjugé, sans vouloir l’assumer explicitement. Les avocats sont coutumiers du fait. Par exemple, lors de l’audition d’une femme ayant porté plainte pour viol : « – Que portiez-vous, madame, ce soir-là ? – Une jupe courte et des bottes, mais… quel est le rapport ? – Oh, rien, je me posais juste la question… » Face à ce genre d’injonction perverse, mieux vaut refuser de répondre. Voire s’offusquer hardiment. Elles sont un poison qu’il faut neutraliser sur-le-champ.

 

La pente glissante  : Elle consiste à prétendre qu’un événement relativement anodin va entraîner une chaîne de conséquences qui mènera, de manière inéluctable, à un dénouement épouvantable. Par exemple : « Si nous acceptons, aujourd’hui, l’adoption par les couples homosexuels, nous devrons accepter, demain, la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes, puis les mères porteuses pour les couples d’hommes, puis l’eugénisme pour tous, et c’en sera terminé de l’humanité telle que nous la connaissons ! » Au quotidien, c’est la même logique que nous retrouvons derrière les avertissements du type : « Attention, si tu commences à fumer du cannabis, dans six mois tu passes aux drogues dures ! » Il s’incarne du reste, tout entier, dans un proverbe bien connu : « Qui vole un œuf, vole un bœuf. »

En soi, la pente glissante repose sur un raisonnement parfaitement légitime : l’argument de direction. Celui-ci revient à attirer l’attention sur les développements délétères auxquels pourrait mener, à l’avenir, une décision présente. Or, de toute évidence, il arrive que ce risque soit fondé. Pour filer l’exemple : en 1999, le gouvernement de Lionel Jospin introduisit, en France, un contrat ouvrant la voie à une union civile entre personnes de même sexe : le PACS. L’un des arguments utilisés par ses adversaires, à l’époque, était précisément que ce contrat serait élargi progressivement jusqu’à autoriser le mariage des couples homosexuels. Moins de quinze années plus tard, en 2013, ce dernier était effectivement légalisé : leurs craintes se sont révélées justifiées. Qu’est-ce qui sépare, alors, le raisonnement pertinent du sophisme malveillant ? Deux dimensions : l’improbabilité et l’inéluctabilité. La pente glissante tend à considérer comme probables, voire certaines, des conséquences qui sont peu crédibles, sinon même fantaisistes. Elle présente par ailleurs toute la chaîne de conséquences comme inéluctable, en oubliant qu’il est tout à fait possible de fixer une limite en un point, et de s’y tenir. Il s’agit donc bien d’un sophisme par limitation des options puisque, à l’interlocuteur qui voudrait défendre une proposition, il impose d’assumer également ses conséquences les plus catastrophiques… et hypothétiques.

 

L’homme de paille : Il consiste à présenter la thèse de l’adversaire d’une manière tellement caricaturale qu’elle en devient aisément réfutable. Pourtant, celle-ci n’a jamais été véritablement mise à l’épreuve. Elle a été remplacée par une pâle version d’elle-même, un mannequin incapable de se défendre : un homme de paille. Par exemple : « – Je suis pour une sortie progressive de l’énergie nucléaire. – Bien sûr, allons-y ! Fermons nos cinquante réacteurs, mettons au chômage les dizaines de milliers de personnes qui y travaillent et saccageons notre indépendance énergétique ! Riche idée, vraiment ! » Ici, le procédé fonctionne en exagérant une partie de la thèse originelle : on fait passer la sortie « progressive », qui suppose donc l’existence d’une stratégie de transition, pour un arrêt immédiat sans la moindre préparation.