Le pouvoir rhétorique
2 - Maîtriser le temps : les stratégies de cadrage
Il arrivera, toutefois, que la clarté ne soit pas une option. Il existe certaines questions auxquelles nous ne pouvons pas nous soustraire : avouer notre ignorance, ou notre manque de convictions, risquerait de nous disqualifier sur-le-champ. Il se peut également que nous ayons intérêt à l’ambiguïté. Répondre sincèrement risquerait de nous aliéner une partie de nos auditeurs, alors que nous avons besoin de tous les soutiens possibles. Dans une telle situation, il faudra donner l’impression de répondre, sans le faire réellement. Ne pas être accusés d’avoir esquivé, mais ne pas nous mettre en danger. C’est ici que nous aurons besoin de stratégie. Heureusement, nous avons à notre disposition deux outils : le cadrage et le contournement.
2 - MAÎTRISER LE TEMPS : LES STRATÉGIES DE CADRAGE
La première erreur, face à une question difficile, ce serait de réagir de but en blanc. Pris de court, nous risquerions de dire une énormité. Or, nous ne sommes pas dans un jeu télévisé. Rien ne nous contraint à répondre dans l’instant. Reprenons donc la maîtrise du temps, et choisissons notre rythme : de préférence, en éloignant le plus possible notre véritable réponse de la question qui nous a été posée.
En tant qu’oratrices ou orateurs, introduire un délai présente un double intérêt. Le premier, et le plus évident, c’est que cela nous donnera l’occasion de réfléchir. Nous pourrons ainsi évaluer le péril qu’une réponse sincère nous ferait courir et, au besoin, prendre le temps d’élaborer une solution pour nous sortir du pétrin. Mais surtout, le second intérêt, c’est que plus nous répondrons tard, et moins les auditeurs se souviendront de la question avec précision. Quelques secondes suffisent, en effet, pour que les informations commencent à se détériorer dans notre cerveau. Plus nous délaierons, et plus nous disposerons de marge de manœuvre pour choisir la réponse qui nous convient le mieux – nous y reviendrons.
Encore faut-il savoir comment faire. Car nous n’allons évidemment pas pouvoir attendre sans rien dire : la manœuvre serait un peu trop criante. Et terriblement gênante. Pour gagner du temps, avant de répondre, nous allons donc commencer par donner des éléments de cadrage. Il s’agit d’informations qui, bien que directement liées au sujet, n’apportent absolument rien sur le fond. Nous pouvons ainsi les divulguer sans prendre le moindre risque. Nos auditeurs ne seront pas dupes : ils verront bien que nous ne sommes pas encore en train de répondre. Mais ils pourront difficilement nous reprocher d’avoir voulu commencer en rappelant d’innocentes précisions.
Nous avons, à notre disposition, trois types de cadrages différents. Nous pouvons opter, tout d’abord, pour un cadrage général : avant de répondre, nous montons en généralité, afin de dégager les grands enjeux politiques, voire philosophiques, qui sont impliqués par la question – quand bien même, ensuite, nous n’y reviendrions jamais. Nous pouvons également choisir de déployer un cadrage contextuel : nous faisons mine d’être obligés de rappeler, en premier lieu, des informations ou des faits liés au sujet – quand bien même, après coup, ils se révéleraient totalement inutiles à notre démonstration. Enfin, nous avons également la possibilité d’utiliser un cadrage anecdotique : la question vient soudain de nous évoquer une histoire, que nous ne pouvons pas nous empêcher de raconter – quand bien même cela se révélerait, a posteriori, n’avoir aucun intérêt. Bien sûr, nous pouvons utiliser chacun de ces trois cadrages pour glisser des éléments qui nous seront réellement utiles pour articuler notre réponse. Mais même si cela n’était pas le cas, nous aurons de toute façon gagné un temps précieux : c’est tout ce que nous voulions.
ÉTUDE DE CAS : Candidat à l’élection présidentielle, je suis interviewé sur une grande radio. En face de moi, la journaliste passe en revue les principaux thèmes de l’actualité. Je ne me sens pas menacé. Sa dernière question, toutefois, est plus délicate : « Il y a deux ans, notre pays a été frappé par de terribles attentats. Depuis nous vivons toujours sous un dispositif d’état d’urgence. Si vous êtes élu Président, est-ce que vous prendrez la décision de sortir de ce régime juridique, qui avait été conçu, rappelons-le, pour être l’exception, et non la norme ? » Je suis piégé. Si je me prononce pour la fin de l’état d’urgence, je pourrais être accusé de laxisme à l’égard du terrorisme. Mais si je me déclare favorable à un maintien du dispositif, on risque de fustiger ma position liberticide. Dans un cas comme dans l’autre, je perdrais des électeurs. J’ai besoin de temps pour réfléchir. Et je dois absolument éloigner de moi cette question redoutablement bien formulée. À cette fin, je peux commencer par un cadrage général : « Vous avez raison, madame, d’évoquer les terribles attentats qui nous ont frappés il y a deux ans. Il faut commencer par rappeler cette réalité, dont nous devons tous avoir conscience : nos sociétés démocratiques doivent désormais faire face à un ennemi invisible, le terrorisme, qui entend combattre notre mode de vie, nos valeurs, et même notre civilisation. » Je peux également utiliser un cadrage contextuel : « Vous avez raison d’évoquer le régime d’état d’urgence. J’aimerais commencer par rappeler de quoi nous parlons : plus de 4 000 perquisitions en deux ans, 700 assignations à résidence, 650 interdictions de séjour. Cela a été, sans le moindre doute, un outil crucial dans la lutte contre le terrorisme. » Ou alors, je peux préférer un cadrage anecdotique : « C’est en effet une question très importante. Et je voudrais commencer par rendre hommage à nos forces de l’ordre, qui font un travail formidable. Vous savez, j’étais, pas plus tard que la semaine dernière, en visite dans un commissariat à Marseille. J’ai discuté longuement avec les policiers. Tous m’ont confié leur fierté d’être les protecteurs de la Nation. »