Le pouvoir rhétorique
6 - Faire diversion
Et si nous continuons d’être harcelés ? Alors, nous n’aurons, hélas, que deux options. La première : abandonner. Considérer que l’adversaire viole les plus élémentaires règles du débat, et nous résoudre à quitter la réunion ou le plateau. La seconde : lutter. Ne plus céder la parole, hausser le ton, interrompre nous-mêmes. Ce sera l’escalade irrémédiable jusqu’au conflit ouvert. Nous ne convaincrons personne, mais au moins, notre adversaire non plus. Sa muflerie aura forcé le match nul.
Enfin, une dernière remarque, pour souligner que certaines interruptions sont légitimes. Il peut arriver que, sans forcément nous en rendre compte, nous monopolisions l’attention. Il est alors normal que nos interlocuteurs cherchent à nous couper. Dans une telle situation, il faudra accepter de laisser la parole circuler, et ne surtout pas s’offusquer : cela ne ferait que nous rendre ridicules et détestables.
6 - FAIRE DIVERSION
Parois, rien ne se passe comme prévu. Malgré une préparation rigoureuse, une argumentation vigoureuse et une défense de fer, la situation finit par nous échapper. Une objection encaissée, notre contradicteur parvient à l’exploiter, et nous voilà soudain à deux doigts de perdre le débat. Nous pourrions alors être beaux joueurs, et concéder la victoire. D’un sourire, nous admettons : « Bon, je vois bien que je ne parviendrai pas à convaincre. Ainsi soit-il : nous ferons avec ta solution. » Nous aurons échoué sur le fond, mais au moins, notre ethos sera sauf. Ou bien, nous pouvons tenter une dernière manigance : faire diversion.
Il s’agit d’une tactique aussi simple qu’éculée. Elle consiste à faire sortir le débat de ses rails. Étant irrémédiablement dominés sur le fond de la discussion, nous nous débrouillons pour la faire dériver sur une toute autre question, avec laquelle nous espérons bien reprendre l’avantage. En somme : nous commettons un hors-sujet, et espérons qu’il passe inaperçu. Pour peu que la manœuvre soit déployée avec une grande subtilité, ou beaucoup d’aplomb, elle est parfaitement susceptible de nous sauver la mise. On la connaît sous le nom de stratagème du hareng rouge.
Étude de cas : Lors d’une fin de soirée trop arrosée, je me suis engagé dans un débat houleux avec un braillard qui défendait, ardemment, la réouverture des maisons closes. Hélas, l’énergumène s’est révélé moins ignare qu’il ne le paraissait : tout sourire, il est en train de me faire passer pour un benêt. Si je ne veux pas me retrouver humilié devant mes amis, il va falloir trouver une issue. Je pourrais tenter de changer de sujet, tout simplement : « Bon, on a compris ta position : les femmes sont libres, elles ont le droit de faire ce qu’elles veulent de leur corps. J’imagine qu’au nom de la liberté, tu dois être également favorable à la légalisation du cannabis ? » Si mon interlocuteur mord à l’hameçon, cela ouvrira un nouveau front dans notre discussion : l’occasion pour moi de jouer une nouvelle partie, en argumentant cette fois plus précautionneusement. L’appât est grossier, cependant. Pour esquiver le piège, et continuer de me tourmenter, il suffirait de répondre : « Alors, ça n’a aucun rapport. Revenons sur les maisons closes… » Une autre possibilité consisterait à rendre le débat personnel. Je pourrais tenter quelque chose comme : « Tu as une fille, toi ? Non ? Alors imaginons que tu aies une fille. J’imagine que cela ne te poserait aucun problème si, à peine majeure, elle t’annonçait vouloir travailler dans une maison close ? » Le coup est plus subtil. Si mon adversaire répond « Évidemment que ça me poserait un problème ! », il donne l’impression d’être un hypocrite inconséquent, et je reprends l’avantage. S’il me dit « Eh bien non, ça ne me poserait aucun problème ! », il s’affiche comme un père peu protecteur : je peux désormais faire dériver la discussion sur le terrain de l’éducation des enfants. Bien sûr, mon interpellation ne serait rien d’autre qu’un pur sophisme de l’homme de paille. Je me serais contenté de partir de l’affirmation de mon adversaire, « je suis pour la réouverture des maisons closes », et de l’élargir jusqu’à ce qu’elle devienne difficilement défendable : « je souhaite que ma fille devienne une travailleuse du sexe ». Pour l’éventer, il suffirait d’expliciter la distinction : « Cela n’a aucun rapport. Je suis pour les maisons closes, parce que je pense qu’elles offrent des conditions de travail décentes aux femmes et aux hommes qui, de toute façon, ont fait le choix de se prostituer. Cela ne m’empêche pas de rêver d’un autre destin pour ma fille. » Si je sens que mon contradicteur est trop affûté pour tomber dans l’une ou l’autre de ces fourberies, il me reste une dernière option : passer à l’agression, utiliser de basses insinuations, voire des injures caractérisées. Pour peu que l’adversaire manque de maîtrise de lui, mon trait pourrait bien l’atteindre. Il va alors s’énerver, tempêter, perdre le contrôle. L’interaction basculera inévitablement dans le conflit. Voire dans la violence physique. Mais au moins, j’aurai évité la défaite. Peut-être même, enivré par la colère, mon interlocuteur commettra-t-il une erreur que je pourrai exploiter pour relancer le débat. Attention, toutefois : pour peu qu’il garde son flegme, il retournera aisément le procédé contre moi : « Des injures maintenant ? Bravo ! Je vois que monsieur est définitivement à court d’arguments ! » En plus d’un crétin, je passe désormais pour un goujat.