Le pouvoir rhétorique
II - L'image de soi en rhétorique
L’ethos s’affirme ainsi comme une dimension capitale de la rhétorique. Bien souvent, gagner la confiance des auditeurs contribuera à emporter leur conviction. Voire, nous épargnera même l’effort d’avoir à déployer une argumentation. Il nous faut désormais explorer les arcanes de cette dimension pour en faire, non plus une donnée à intégrer, mais bien un outil à exploiter.
Il est impossible, ici, de ne pas se référer de nouveau à Aristote. Selon lui, l’oratrice ou l’orateur se doit de cultiver trois attributs afin d’obtenir l’adhésion de son auditoire : paraître vertueux, prudent et bienveillant. Prenons garde, toutefois, au contresens. Au e IV siècle avant notre ère, ces trois termes désignaient des qualités plus vastes qu’aujourd’hui. La vertu, c’était avant tout donner le sentiment d’être honnête et équitable. La prudence désignait, elle, la capacité à articuler des arguments raisonnables et délibérés. La bienveillance renvoyait, enfin, au fait de témoigner de l’obligeance et de l’amabilité envers l’auditoire. Ou, pour le dire dans un lexique plus contemporain : nous allons devoir apprendre à nous montrer
sincères 19 , compétents et séduisants. Mais avant cela, il nous faut comprendre l’articulation entre les deux composantes générales de l’ethos : préalable et discursive.
1 - ETHOS PRÉALABLE ET DISCURSIF
L’image que nous renvoyons de nous-mêmes. Aussi simple que semble cette définition de l’ethos, elle n’en comporte pas moins une ambiguïté fondamentale. Cette image que nos auditeurs ont à l’esprit lorsqu’ils nous écoutent ou nous lisent : d’où leur vient-elle ? De ce que nous avons dégagé quand nous nous exprimions ? Ou bien de ce qu’ils savaient de nous, avant même que nous ne formulions notre premier mot ? Nous venons de nous
heurter aux deux versants de l’ 20 ethos : discursif et préalable.
L’ethos discursif, c’est l’image que nous construisons au cours de notre prise de parole. Cela passe, en premier lieu, par ce que nous disons explicitement de nous-mêmes, le discours que nous produisons sur notre propre personne : « j’ai toujours eu à cœur l’honnêteté », « vous savez, j’ai changé », « je suis, et je resterai, un fils d’ouvrier »… Mais au côté de cet ethos dit, il y a également un ethos montré, implicitement. Nous ne revendiquons plus ouvertement une qualité ou un attribut : nous tentons de l’exhiber dans et par notre discours. Nous parlons et agissons de manière à paraître honnêtes, faire preuve de notre transformation ou donner à voir nos origines ouvrières. Pour y parvenir, il nous faudra exploiter tous les canaux de la communication orale : le verbal, le paraverbal et le non verbal. Ce que nous disons, la manière dont nous le disons, et ce que notre corps dit pour nous. Nos phrases, nos mots et nos sonorités ; notre intonation, notre rythme et nos silences ; notre posture, nos gestes et notre apparence. Ensemble, ces trois dimensions constituent ce que l’on nomme l’action oratoire, c’est-à-dire l’énonciation de notre intervention. C’est elle qui va déterminer l’image que nous composons au cours de notre discours – ou plutôt, d’ailleurs, l’image que notre discours compose de nous. Au fil de notre intervention, tout ce que nous disons, faisons et incarnons contribue à influer sur la représentation que nos auditeurs ont de nous. Et ce, avant même que nous ne commencions à parler : la manière dont nous nous tenons, les vêtements que nous portons, le visage que nous présentons suffisent à projeter un embryon d’ethos. Notons que, lorsque nous nous exprimons à l’écrit, seule la communication verbale entre en ligne de
compte, bien évidemment 21.
L’ethos préalable, aussi appelé parfois ethos prédiscursif, c’est l’image que les auditeurs ont de nous avant que nous ne prenions la parole. Il est courant, en effet, que nous nous exprimions devant des individus qui nous connaissent déjà. Que nous soyons un personnage renommé ou un quidam, dans leur esprit, une certaine image de nous préexiste. Elle s’est sédimentée peu à peu, au gré de nos interventions publiques ou interactions privées, mais aussi de toutes les informations qui circulent à notre sujet. Cela étant dit, il arrive également que nous prenions la parole devant des auditeurs qui ne nous connaissent pas personnellement. Nous n’en sommes pas, pour autant, vierges de tout ethos préalable. Peut-être ont-ils entendu parler de nous, connaissent-ils notre réputation ou notre statut, sont-ils au courant de bruits ou de rumeurs. Et quand bien même ce ne serait pas le cas : nous ne partons jamais d’une page blanche. Notre âge, notre genre, notre patronyme… Tout cela véhicule, malgré nous, une certaine image. Faite d’a priori et de préjugés, certes. Mais déterminante, néanmoins. Prenons un exemple, encore trop courant malheureusement. Il suffit que certains hommes repèrent le nom d’une femme sur le programme d’une journée de conférences, pour qu’ils poussent à l’avance des soupirs d’exaspération. Avant même d’avoir pu prononcer le moindre mot, cette oratrice sera, à
leurs yeux, lestée d’un 22 ethos désavantageux.
Il nous faut prendre la mesure de ce que ces concepts impliquent. Du point de vue de la rhétorique, nous sommes toujours précédés par une image de nous-mêmes. La moindre donnée suffit à faire exister un ethos préalable. Une seule seconde de présence fournit assez d’indications pour projeter un ethos discursif. L’image devance toujours le discours. Bien sûr, plus nos auditeurs auront d’informations à leur disposition, plus ils nous connaîtront depuis longtemps, et plus notre image sera déterminante dans leur jugement. À l’inverse, si nous nous arrangeons pour qu’ils en sachent le moins possible, elle aura peu de poids. Mais dès lors qu’un texte est signé ou un discours incarné, il en devient irrémédiablement marqué du sceau d’un ethos. Aussi fantomatique soit-il.
L’image que nous renvoyons est donc toujours la combinaison de ces deux composantes, l’une déjà là, l’autre en train de se faire. Ce qui signifie, également, qu’elles sont en constante interaction. L’ethos préalable détermine en grande partie ce qu’il nous sera possible de construire par notre ethos discursif. Nous serons rarement libres de forger exactement l’image que nous voulons au cours d’une intervention. Si nous désirons rester crédibles, il nous faudra composer avec ce que l’auditoire sait déjà sur nous. Mais en parallèle, notre ethos discursif ne manquera pas d’avoir, à son tour, un impact sur notre ethos préalable. Au terme de notre intervention, ce que nous aurons dit et fait viendra déposer une nouvelle couche de sédiments dans l’esprit de nos auditeurs. Si nous avons bien travaillé, l’image qu’ils se faisaient de nous s’en trouvera renforcée. Et peut-être même bouleversée.
En tant qu’oratrices ou orateurs, il nous faut donc, en premier lieu, avoir pleinement conscience de l’ethos préalable à partir duquel nous allons nous exprimer. S’il est faiblement structuré, constitué d’informations parcellaires ou superficielles, tant mieux. Cela nous offrira l’opportunité de mettre en avant une image parfaitement adaptée à notre message et à notre auditoire. En revanche, si nous argumentons à partir d’un ethos préalable lourdement chargé, nous devrons nous saisir de cette occasion pour l’améliorer ou le redresser. Affermir nos qualités positivement perçues. Conquérir les mérites dont nous semblons dépourvus. Aplanir les défauts pour lesquels nous sommes connus. Bien souvent, corriger notre ethos préalable par notre ethos discursif sera l’un des enjeux les plus cruciaux de notre prise de parole. C’est ainsi que nous parviendrons à cultiver les trois attributs les plus précieux : paraître sincère, paraître compétent, paraître séduisant.