Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 40 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

2 - L'interprétation

ÉTUDE DE CAS (SUITE) : Les ennuis continuent. Le journal vient de publier un deuxième article, très long, dans lequel il renouvelle ses accusations et les appuie cette fois de documents accablants. Ma stratégie de dénégation devient caduque. Mais un élément attire mon attention. Dans l’article, il est fait mention d’une somme d’argent, au montant très précis, que j’aurais perçue et transférée à l’étranger sept mois plus tôt. Cette information est erronée. Je décide donc de maintenir ma ligne de défense, en m’appuyant sur ce maillon faible. Je conteste cette information, déclare que je suis prêt à jouer le jeu de la transparence, vais jusqu’à transmettre au journal l’intégralité des relevés bancaires concernés. Et bien sûr, j’affirme que, tout comme ce virement imaginaire, l’intégralité des accusations s’effondreront bientôt tel un château de cartes.

 

DÉCRYPTAGE : Cette stratégie est à la fois plus fine… et moins efficace que la précédente. Si nous manœuvrons bien et argumentons avec force, elle peut suffire à disqualifier nos contradicteurs. Mais dans bien des cas, ceux-ci se contenteront de concéder une erreur dans leur dossier. Ils s’amputeront d’un argument devenu faible. À la manière d’une plante qui refleurit après qu’on en a coupé une branche morte, leurs accusations retrouveront toute leur vigueur. La dénégation partielle risque de ne pas être suffisante pour nous valoir le bénéfice du doute. En revanche, elle peut nous permettre de gagner un temps précieux. Nous en aurons besoin pour préparer la suite de notre défense.

 

2 - L’INTERPRÉTATION

 

Deuxième stratégie possible, que nous pouvons déployer indépendamment ou conséquemment de la précédente : l’interprétation. Ici, nous reconnaissons l’exactitude du fait qui nous est reproché. Il est vrai, nous ne le contestons pas. En revanche, nous allons en fournir une autre interprétation, qui va l’éclairer d’une lumière nouvelle et, idéalement, restaurer notre respectabilité. Pour cela, nous allons souvent travailler sur l’intentionnalité derrière le fait : ce qui nous est reproché est exact, mais ce que nous cherchions à faire a été mal compris. Au fond, cette stratégie consiste à répondre : « Ce n’est pas vraiment ça. »

 

ÉTUDE DE CAS (SUITE) : Ma situation s’est considérablement aggravée. Confronté aux révélations successives du journal, ma ligne de défense devenait intenable. D’un communiqué de presse laconique, j’ai fini par avouer : les faits sont exacts, je suis bien détenteur de plusieurs centaines de milliers d’euros versés sur un compte à l’étranger. Le soir même, j’accepte une interview dans un grand journal télévisé. Face à la journaliste, mes déclarations font l’effet d’une bombe : « Madame, je veux dire toute la vérité. En effet, je suis bien détenteur de ce compte en banque. Mais vous êtes-vous demandé pourquoi je l’avais ouvert ? Et d’où venaient ces fonds ? Eh bien je vais vous le dire. Il y a vingt ans, mon mentor en politique – aujourd’hui décédé, paix à son âme – m’avait chargé de procéder à une levée de fonds discrète. Il voulait pouvoir financer son entrée en campagne, dans l’éventualité où il se déciderait à être candidat. Il ne l’a finalement pas été. En revanche, j’avais fait ma part du travail. Voilà à quoi correspond cet argent. Ce sont des fonds politiques, rassemblés il y a deux décennies, et auxquels je n’ai pas touché depuis. Quant à moi, je le répète : j’ai toujours payé tous mes impôts en France, avec honnêteté et fierté. »

 

DÉCRYPTAGE : L’interprétation est la stratégie de défense principale, dès lors que les faits qui nous sont reprochés ne peuvent être niés. Elle a pour avantage d’être souvent surprenante : alors que nos accusateurs pensaient nous avoir acculés, nous renversons soudain la situation. Par ailleurs, en argumentant sur l’intention derrière les faits plutôt que sur les faits eux-mêmes, nous laissons peu de prises à la contradiction. Il est difficile, en effet, de réfuter une intentionnalité. Comment prouver que quelqu’un ne voulait pas faire ce qu’il affirme avoir voulu faire ? Faute d’y parvenir, nous devrions pouvoir revendiquer, ici aussi, le bénéfice du doute. Et nous sortir d’un mauvais pas.