Le pouvoir rhétorique
3 - L'éthique individualiste de la conviction
En déléguant à chaque individu la responsabilité de choisir ce qui est éthique et ce qui ne l’est pas, les professeurs de rhétorique se dédouanent, finalement, de toute responsabilité dans l’utilisation des outils qu’ils transmettent. Ce n’est plus leur affaire. Une fois qu’ils ont recommandé d’agir conformément au bien, leur mission est accomplie. Ils peuvent enseigner tous les stratagèmes, et se rassurer : ce n’est plus de leur faute s’ils sont mal utilisés. Bien sûr, c’est un peu court. Une fois que nous en sommes là, il devient difficile d’ignorer l’hypocrisie d’un tel discours. Nous voyons alors se profiler, au loin, une autre voie.
3 - L’ÉTHIQUE INDIVIDUALISTE DE LA CONVICTION
Il existe une troisième manière de répondre au dilemme éthique posé par l’enseignement de la rhétorique. Elle consiste à rejeter la pertinence de la question, purement et simplement ! Que les procédés utilisés soient honorables ou déshonorables, que l’objectif poursuivi soit noble ou ignoble : tout cela n’aurait aucun sens. La capacité à convaincre étant accessible à tous les individus, il serait de leur ressort et de leur responsabilité d’apprendre à l’utiliser. Certains en deviennent maîtres et parviennent à imposer leurs volontés, y compris les plus égoïstes ? Tant mieux pour eux. D’autres ne parviennent pas à l’acquérir, échouent à faire passer leurs idées, et se font fréquemment manipuler ? C’est ainsi. Nous venons de plonger dans les eaux froides de l’éthique individualiste de la conviction. Elle consiste à s’autoriser tous les outils disponibles pour convaincre, sans aucune forme de restriction. Les moyens seront toujours justifiés, quelle qu’en soit la fin.
Ce positionnement éthique pourrait sembler abrupt. Il nous offre pourtant une assise solide pour nous affranchir des questionnements insolubles concernant le bien-fondé des procédés ou des finalités de la rhétorique. Peu nous importerait, au fond, de savoir si tel outil est respectueux ou non du libre arbitre des auditeurs, si telle proposition est conforme ou non à l’intérêt général : ce sont là des discussions de philosophe. Pour les oratrices et les orateurs, seule subsisterait la loi du plus fort et du mieux armé. Cette perspective remet ainsi l’accent sur l’impérieuse nécessité, pour les citoyens, d’apprendre la rhétorique. Ils sont, d’ores et déjà, la proie d’orateurs avides, prêts à tout pour obtenir leur voix, leur argent, leur soutien ou leur attention. Devant cette réalité, que faire ? Espérer des experts de la conviction qu’ils se bornent à ne mobiliser que des techniques bienveillantes ? Leur faire confiance pour ne défendre que des propositions bonnes, justes et altruistes ? Leur demander poliment s’ils veulent bien consentir à n’utiliser leur rhétorique que de manière éthique ? Ou bien s’armer soi-même, pour faire face ? Apprendre à répliquer, pour ne plus se faire manipuler et imposer ses propres idées ? L’éthique individualiste ramène notre attention sur le fait que la rhétorique est, que nous le voulions ou non, un pouvoir. Préoccupons-nous de nos intérêts, car personne ne le fera à notre place. Nos adversaires, eux, ne manqueront pas de jouer leur propre partition. Gloire aux vainqueurs, et malheur aux vaincus.
Par sa simplicité, son efficacité, sa robustesse, l’éthique individualiste exerce une indéniable séduction intellectuelle. Pour autant, elle pose, elle aussi, son lot de difficultés. Tout d’abord, elle ignore totalement les réalités sociologiques que nous rappelions plus haut : nous ne sommes pas égaux dans le maniement du langage et de l’argumentation. Or, se contenter de renvoyer chacun à sa responsabilité individuelle, en faisant fi des inégalités de départ, c’est accepter que celles-ci tendent à se reproduire indéfiniment. C’est aussi ne pas voir que le combat rhétorique est devenu radicalement déséquilibré. Les individus sont exposés à la prédation de professionnels de la communication surentraînés, souvent formés dans les meilleures écoles et les plus grandes universités. Leurs messages sont ciselés par de coûteuses agences de conseil, avant d’être diffusés à vaste échelle dans les médias de masse. Face à une telle asymétrie, comment croire que les citoyens puissent être en situation de décider librement, ou de convaincre efficacement ? Comment se satisfaire de ce grand marché de la conviction si, dès le départ, la concurrence est faussée ? Comment se résoudre à clamer « Que le meilleur gagne ! », si l’affrontement est biaisé ?