Le pouvoir rhétorique
1 - Communiquer sans dire
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il nous faut évoquer, en guise de préambule, une question fondamentale : celle de l’implicite. En
linguistique, l’implicite est une dimension du langage 1. Elle désigne les messages que nous parvenons à faire comprendre sans avoir à les formuler. Ou pour le dire autrement : ce que nous communiquons sans le dire.
1 - COMMUNIQUER SANS DIRE
Prenons une situation simple. Lors d’une réunion, l’un des participants dit : « Il fait un peu froid, non ? » L’hôte se lève alors, et va spontanément fermer la fenêtre. Aucune demande n’a, pourtant, été explicitement exprimée. Formellement, le locuteur n’a même pas énoncé un fait ou une sensation. Il s’est contenté de partager une interrogation. Derrière ce contenu littéral se cache, toutefois, un message beaucoup plus complexe : « J’ai froid. Je constate que la fenêtre est ouverte. Quelqu’un pourrait-il la fermer ? » Dans ce contexte précis, tout le monde comprend parfaitement le sens implicite de la phrase.
En rhétorique, l’implicite est un outil fondamental. Il permet, selon le joli mot du linguiste Oswald Ducrot, de « dire quelque chose sans accepter pour autant la responsabilité de l’avoir dite, ce qui revient à bénéficier à la
fois de l’efficacité de la parole et de l’innocence du silence 2 ». Il est un outil de protection, permettant de faire passer un message délicat tout en minimisant les dangers encourus. Or, c’est précisément dans les entrailles de notre texte que l’implicite vient se nicher. Dans le choix de notre lexique, de notre syntaxe, et même de nos sonorités. C’est ce qu’il va nous falloir apprendre à travailler.
2 - CE QUE L’ON PRÉCISE, C’EST CE QUI NE VA PAS DE SOI
Les mots ne sont pas innocents. On ne parle jamais totalement pour ne rien dire. Toute phrase explicite, quelle qu’elle soit, porte en elle au moins un implicite : ces mots valaient la peine d’être dits. De telles considérations pourraient paraître triviales. Elles fondent pourtant deux règles d’or de la rhétorique. La première : « ce que l’on précise, c’est ce qui ne va pas de soi ». La seconde, qui en découle : « ce que l’on énonce, c’est ce que l’on met en discussion ».
La conséquence de ces deux règles est la suivante : il existe certains énoncés qui, d’un point de vue rhétorique, ne doivent en aucun cas être formulés. Le simple fait de les prononcer revient à reconnaître qu’ils ne relèvent pas de l’évidence. Qu’ils font l’objet de doutes et sont sujets à débat. Nous allons voir que, si nous n’y prenons pas garde, une telle erreur pourrait gravement se retourner contre nous. Mais auparavant, notons que cette remarque ne s’applique pas aux énoncés relevant du vécu émotionnel : « je suis heureux », « je t’aime ». Ou sensoriel : « j’ai mal », « j’ai faim ». Dès lors qu’il est question de ce que l’on sent ou ressent, c’est-à-dire de l’intériorité des individus, plus rien ne va de soi, et toute précision peut potentiellement se révéler pertinente.
ÉTUDE DE CAS : Important ministre au sein du gouvernement, j’ai accepté l’invitation d’une grande émission politique à la télévision. Je sais que je prends un risque. L’une des séquences phares de ce programme m’oblige à débattre contre un adversaire dont on ne me donne pas l’identité à l’avance. Le soir de l’émission, mes craintes se réalisent : cet invité mystère n’est autre qu’un polémiste célèbre, connu pour son art du débat et son goût de l’outrance. Dès les premières minutes, il passe à l’attaque, oscillant sans cesse entre ironie, agression et mépris. Je fais de mon mieux pour conserver mon calme, jusqu’à ce que mon interlocuteur me lance : « Vous avez raté la relance économique, vous avez raté la réforme de l’éducation, vous avez raté la négociation avec l’Union européenne. Voilà au fond ce que vous êtes : un gouvernement de ratés ! » Devant la virulence du propos, je perds mon sang-froid et, rouge de colère, réponds sans réfléchir : « Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ce comportement ! Vous parlez à un ministre de la République, vous me devez le respect ! » Le sourire aux lèvres, mon adversaire réplique du tac au tac : « Ah bon, et pourquoi cela ? Ce que je respecte, chez un homme politique, ce sont les résultats et le courage. Or, vos résultats sont pathétiques. Et votre courage, inexistant ! »
DÉCRYPTAGE : Quel désastre ! « Vous parlez à un ministre de la République, vous me devez le respect. » Au moment où nous prononçons ces mots, nous acceptons du même coup l’implicite qui les accompagne : il était nécessaire de les dire. Ils avaient cessé d’aller de soi. Le résultat, c’est que nous n’avons jamais paru aussi peu respectable qu’en étant obligé de quémander le respect. Et aussi peu ministre qu’en nous voyant contraint de rappeler notre ministériat. D’autant que l’erreur ne s’arrête pas là. En prononçant ces deux énoncés, nous les mettons également, de fait, en discussion. C’est ainsi que notre adversaire, loin d’être réduit au silence, peut au contraire pousser son avantage en faisant de notre respectabilité un objet de débat. Nous verrons plus tard comment, dans une telle situation,
nous aurions pu réussir à retourner l’attaque contre notre assaillant 3. Pour lors, restons-en à l’essentiel : nous avons, ici, commis l’erreur de formuler une remarque qui aurait dû relever de l’évidence, et donc n’avoir pas à être précisée. Il aurait sans doute été préférable de recourir à la dimension implicite du langage. Le message serait passé, aurait été compris, sans que nous ayons eu besoin de le formuler explicitement.
« Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort ! » Voilà comment Suzanne tente de couper court à une dispute avec Figaro, dans la
célèbre pièce de Beaumarchais 4. D’un point de vue rhétorique, sa remarque est parfaitement fondée. Les mots que nous versons à la discussion, nous prenons le risque de les voir discutés. Voilà pourquoi il est si important de réfléchir soigneusement à la formulation de nos arguments. De travailler le lexique, les phrases, les sonorités et les images. Et d’investir la dimension implicite du langage. Cela nous permettra, bien sûr, de dire au mieux ce que nous voulons communiquer. Mais, également, de communiquer efficacement ce que nous ne pouvons pas nous permettre de dire.