Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 139 sur 164

Pages du PDF

Le pouvoir rhétorique

1 - Aiguiller la conduite du débat

 

Bien souvent, nous avons de la joute oratoire une approche linéaire. Les tours de parole se répondent directement. Chaque argument énoncé vient en réfutation de ce que l’adversaire a tout juste avancé. Le débat devient une série de ripostes ininterrompues, pareil à une partie de tennis où il faut absolument être capable de renvoyer la balle, sous peine de perdre le point. Au terme d’un tel échange, les interlocuteurs ressortent généralement frustrés : ils avaient préparé de bons arguments, mais n’ont pas pu les placer ! Que peuvent-ils faire cependant, sinon le déplorer ? Le débat ne s’est simplement pas dirigé là où ils l’espéraient.

Cette situation découle d’une conception erronée du débat contradictoire. Il n’est pas une confrontation rationnelle, où chaque argument de l’adversaire devrait être soit réfuté, soit concédé, jusqu’à ce que toute la matière ait été épuisée. Au contraire, rien ne contraint l’oratrice ou l’orateur à répondre à ce qui vient d’être dit ! N’oublions pas que les auditeurs sont, en grande partie, captifs de l’instant. Lorsque nous reprenons la parole, quelques phrases suffisent, une poignée de secondes, pour que l’intervention précédente commence déjà à se nimber de flou. Pour peu que notre propos donne l’impression d’en prendre la suite de manière vaguement cohérente, l’auditoire nous suivra où nous désirons le mener. Quand bien même nous n’aurons, en réalité, répliqué que très partiellement, sinon même artificiellement, aux traits que l’interlocuteur venait de nous lancer.

Il s’agit d’une remarque cruciale. Elle doit nous amener à modifier radicalement notre façon d’envisager le débat. La première question que nous devons nous poser, quand nous nous apprêtons à prendre la parole, n’est pas « comment répondre à ce qui vient d’être dit ? », mais plutôt « faut-il répondre à ce qui vient d’être dit ? ». Bien sûr, si l’argument de notre adversaire fragilise ostensiblement notre position, nous n’aurons guère le choix : il faudra répliquer au plus vite. En revanche, si nous estimons que son intervention était accessoire, maladroite ou confuse, ne perdons pas de temps à la réfuter. Elle ne nous menaçait pas ? Laissons-la filer. Et profitons-en pour développer notre propre ligne argumentative.

Les mêmes recommandations s’appliquent, d’ailleurs, si nous prenons conscience que la discussion s’est progressivement déplacée vers un endroit de la controverse qui nous met en difficulté. Plutôt que de nous débattre dans ces eaux tumultueuses, où nous ne prendrons probablement jamais l’ascendant, ne perdons pas de temps. Mettons à profit notre prochaine intervention pour réorienter le débat, plutôt que riposter à notre adversaire. Imaginons par exemple que, lors d’une discussion animée, nous en venions à défendre les mérites de la chasse. Notre interlocuteur est un végétarien revendiqué. À grand renfort d’anecdotes marquantes et d’images saisissantes, il nous explique qu’il s’agit d’une pratique cruelle, indigne de nos sociétés civilisées. Nous pourrions lui répondre pied à pied : la mort fait partie de la nature ; les animaux se chassent déjà entre eux ; l’homme n’est qu’un prédateur parmi les autres ; et de nombreuses pratiques sont infiniment plus barbares, à commencer par celles ayant cours dans les abattoirs. Mais quelle erreur ce serait ! Tant que les auditeurs auront, présente à l’esprit, la vision d’animaux ensanglantés, nous débattrons en terrain miné. Dès que possible, détournons donc la conversation, pour évoquer la préservation du patrimoine rural, défendre les traditions, et railler la déconnexion des citadins vivant dans leur bulle de loisirs aseptisés. Dans une confrontation contradictoire, choisir le cadrage des échanges, c’est faire un premier pas vers la victoire.

En pratique, si nous avons besoin de réorienter la conduite du débat, le langage nous offre de nombreuses options. Tout ce qu’il nous faut, c’est parvenir à articuler une transition qui présente l’apparence de la cohérence. Nous commençons donc par répliquer laconiquement à l’un des points soulevés par l’interlocuteur, n’importe lequel. Une ou deux phrases suffisent : elles ont pour seul objectif de nous protéger contre une accusation de dérobade. Puis, nous enchaînons avec une formule telle que « mais j’aimerais que l’on revienne sur un aspect important de la question », ou « il me semble que nous avons laissé de côté un point crucial ». Ces tournures reviennent à dire, en réalité : « J’aimerais changer de sujet, si vous le voulez bien. » Mais dans le flot du débat, elles sembleront merveilleusement naturelles : nous n’avons plus, ensuite, qu’à avancer l’argument de notre choix. Mieux encore : imaginons que l’intervention de notre interlocuteur ait été assommante ou incompréhensible. Les auditeurs, nous en sommes convaincus, ont décroché. Dans ce cas, ne nous embarrassons même pas de faire semblant de répondre. Lorsque nous reprenons la parole, après avoir laissé notre contradicteur s’embourber longuement dans son propre propos, contentons-nous de commencer ainsi : « Bon… Tout cela est passionnant, mais je pense qu’on est loin de l’essentiel… » Si notre diagnostic était correct, l’auditoire se rangera immédiatement de notre côté. Nous aurons gagné tout à la fois sa sympathie et son attention, et aurons le champ libre pour développer notre argumentation.

Voilà donc la première leçon de stratégie. Lorsque nous nous apprêtons à prendre la parole, posons-nous cette question simple : qu’avons-nous à dire de plus important à cet instant précis ? Parfois, nous opterons pour un mouvement défensif : nous objecterons aux arguments de l’interlocuteur, parce qu’ils nous mettaient en danger. Parfois, nous passerons à l’offensive : nous ignorerons en grande partie ce qui aura été dit, pour faire progresser notre propre ligne. Et parfois, nous utiliserons le débordement : nous nous appuierons sur un élément faible du discours adverse, non pour le réfuter, mais pour mettre son auteur en difficulté. Nous verrons, par la suite, comment déployer efficacement chacune de ces options. Pour lors, retenons cette idée générale : l’art du débat n’est pas celui de l’attente. Nous ne pouvons pas rester passifs dans le brouillard, nous contentant d’espérer que l’occasion se présente de faire valoir nos meilleurs arguments. C’est à nous qu’il revient de créer les conditions pour porter le fer dans la plaie de l’adversaire.