Le pouvoir rhétorique

Clément Viktorovitch · Chapitre 104 sur 164

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Le pouvoir rhétorique

6 - Exacerber les affects : le rôle de la surprise

5 - CHERCHER LA JUSTESSE

 

Ainsi donc, elle existe. L’équation ésotérique des passions. Au-delà de la contagion et de la suggestion : il est possible d’invoquer les émotions.

Cela passe, nous venons de le voir, par quelques procédés relativement simples. Qu’il est possible, de surcroît, de combiner entre eux. Une description peut parfaitement inclure des séquences de métaphorisation : les images qu’elle fait naître n’en seront que plus vibrantes. Elle peut également comprendre quelques termes d’amplification : elle n’en deviendra que plus éclatante. Enfin, il est toujours possible de l’accompagner d’éléments de matérialisation, qu’il s’agisse d’objets, d’images, ou de sons : la réalité présentée n’en ressortira que plus frappante.

Ce serait si simple, vraiment ? Quelques procédés parsemés, et nous serions émouvants ? Hélas non. Connaître les figures de l’émotion n’était que la première face de la pièce. Il nous reste, désormais, à les manier avec finesse. Et c’est, ici, que s’arrête le travail du professeur de rhétorique. Atteindre le bon équilibre dans les descriptions, en dire suffisamment pour qu’elles éclairent, mais s’interrompre avant qu’elles ennuient. Trouver la bonne image pour les métaphorisations, celle qui saura susciter la surprise sans provoquer l’incompréhension. Sentir le bon dosage dans les amplifications, afin qu’elles produisent leurs effets sans basculer dans l’excès. Tout ceci requiert non pas seulement de la technique, mais également de la sensibilité. Ne pas se contenter de l’efficacité. Encore moins chercher la virtuosité. Mais parvenir, au contraire, à discerner la justesse. Au fond, dès lors qu’il est question d’émotions, la rhétorique devient un art comme un autre. Qu’est-ce qui fera la différence entre un plaidoyer larmoyant et un discours poignant ? Le génie, tout simplement.

 

6 - EXACERBER LES AFFECTS : LE RÔLE DE LA SURPRISE

Jeudi soir, 20 heures. Nous rentrons chez nous. La journée était harassante. Devant notre palier, machinalement, nous enclenchons la clé dans la serrure, tournons la poignée, ouvrons la porte, faisons un pas et actionnons l’interrupteur. Soudain, le temps se suspend. La lumière ne fonctionne pas. L’espace d’une fraction de seconde, nous demeurons figés, en alerte. Quand soudain : « Surprise ! » Douze silhouettes surgissent depuis la pénombre. Nous sursautons de terreur. Puis tout s’éclaire. Bien sûr, c’est notre anniversaire. Tandis que l’ampoule se rallume, que nos amis nous entourent et que le saisissement se dissipe, nous sentons monter en nous deux émotions mêlées. La joie de voir nos vieux compères rassemblés. Et, soyons sincères : la déception de ne pouvoir nous affaler sur le canapé après cette longue journée !

La surprise. Nous l’avons encore à peine évoquée. Si la plupart des psychologues s’accordent à la considérer comme une émotion primaire, commune aux êtres humains quels que soient les lieux et les époques, tous remarquent son caractère exceptionnel. Elle est la seule émotion ambivalente. Alors que la joie est toujours agréable, et la tristesse toujours désagréable, il est possible d’être agréablement ou désagréablement surpris. Elle est par ailleurs la plus brève des émotions, la seule qui ne peut excéder quelques secondes. Passé ce laps de temps, elle se fond en un autre affect, qui lui succède. Si nous croisons dans la rue un ami perdu de vue depuis longtemps, nous serons surpris, puis heureux. À l’inverse, si nous surprenons notre compagne ou notre compagnon en train d’embrasser la voisine alors que nous rentrons du travail, nous serons surpris, puis tristes ou en colère. Certains chercheurs suggèrent même que la surprise pourrait

être plus qu’une émotion : une structure de perception du réel 36.

Du point de vue de la rhétorique, ces caractéristiques confèrent à la surprise une utilité tout à fait unique. Parce qu’elle va saisir les auditeurs et focaliser leur attention, elle permet de mettre en valeur l’émotion qui lui succède. Et de décupler son efficacité. Il est donc crucial, en tant qu’oratrices ou orateurs, d’apprendre à rendre nos discours surprenants. Là encore, cela se révèle finalement assez peu ardu. Il nous suffit de nous appuyer sur les deux déclencheurs universels de la surprise : le soudain et l’inattendu. Plusieurs procédés rhétoriques permettent d’y parvenir aisément. Passons-les en revue, en nous autorisant à être brefs : ce sont des outils que, pour la plupart, nous avons déjà croisés.

 

ÉTUDE DE CAS : Je suis entraîneur de l’équipe de France de football. Dans dix minutes, nous jouerons le premier match de la Coupe du monde. Hasard du tirage : il nous oppose à l’une des équipes favorites, terriblement dangereuse. Pour galvaniser mes joueurs à l’orée de ce duel au sommet, décupler leur enthousiasme et stimuler leur combativité, je m’adresse à eux dans les vestiaires. En face de moi, les visages sont tendus. Les émotions, je le sais, seront la clé de ce discours.

 

La transition ex abrupto : « Voilà, les gars, notre schéma offensif. Vous le connaissez. On l’a répété. Si vous restez tous à votre poste, et jouez collectif, tout se passera bien. Vous êtes prêts. Vous savez… (silence)… Les Français sont déprimés. Il n’y a rien qui va. Plus personne ne comprend ce monde de fous. Le climat se dérègle. Je ne vous parle même pas de la pandémie. Et nous, on n’y peut rien. Mais il y a un truc qu’on peut faire… (silence, puis hurle)… C’est ramener la coupe à la maison ! »

La transition ex abrupto, dite aussi « technique du coq à l’âne », consiste tout simplement à changer de sujet le plus brutalement possible. Pour cela, nous devons être prêts à faire l’économie de tout ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à un cheminement logique, fluide et harmonieux. Ce procédé est certes rudimentaire mais, bien exécuté, il se révèle bigrement efficace.

 

Les analogies  : « Voilà, les gars, notre schéma offensif. Vous le connaissez. On l’a répété. Vous êtes prêts. Vous savez… (silence)… Ce soir, vous n’êtes pas des footballeurs… (silence)… Vous êtes des soldats ! À vos pieds, ce ne sont pas des crampons, mais des fusils ! Et ensemble, vous n’êtes pas une équipe, mais une armée de tireurs d’élite ! Ce soir, ce n’est pas le football français qui va gagner : c’est la France éternelle qui triomphera ! »

La métaphore, nous n’y reviendrons pas, permet de susciter une image très nette dans l’esprit des auditeurs. Mais contrairement à d’autres figures de présence, comme la description par hypotypose, elle est incroyablement ramassée. Quelques mots bien troussés suffisent pour cristalliser une vision vive, originale et, donc, étonnante. En ce sens, elle est aussi l’une des figures privilégiées lorsque nous recherchons la surprise.

 

La suspension  : « Voilà, les gars, notre schéma offensif. Vous le connaissez. On l’a répété. Vous êtes prêts. Vous savez… (silence)… Ce soir, on se bat pour quelque chose de plus grand que le football. La technique, le beau jeu, les buts : rien de tout cela n’est important. Ce soir, on se bat pour quelque chose de plus grand que la victoire. De plus grand qu’une coupe. De plus grand, même, que la gloire, le prestige et l’honneur. Ce soir… (silence)… on se bat pour voir la fierté dans le regard de nos enfants. Pour que les générations futures sourient en pensant à nous. Ce soir, les gars, on entre dans l’histoire ! »

La suspension consiste, rappelons-le, à parler de quelque chose sans préciser de quoi il s’agit. Bien sûr, plus la révélation finale sera inattendue, et plus nos auditeurs en seront saisis. Cette figure est donc, tout entière, bâtie sur le principe d’une tension qui se résout dans la surprise.

 

Le silence : Il est le trait d’union entre tous ces exemples. À chaque fois, pour produire une réaction de surprise, nous nous sommes ménagé une respiration de silence. Cela n’a l’air de rien, et pourtant il s’agit d’un élément fondamental. C’est dans cette interruption que naît la tension. Celle qui pousse les auditeurs à retenir leur souffle, rester à l’affût, se demander ce qui va bien pouvoir suivre. Ils se préparent, au fond, à être surpris… et c’est ce qui décuple leur surprise ! Malgré le paradoxe apparent, il s’agit pourtant d’un résultat bien établi. Plusieurs travaux soulignent le rôle