Le pouvoir rhétorique
1 - La dénégation
Bien souvent, l’enjeu sera donc de trouver des faits qui nous permettront de soutenir, par rapport à nos contradicteurs, une interprétation différente de la réalité. Il arrivera toutefois que cette stratégie ne suffise pas. Que se passera-t-il si nos adversaires mettent en avant un fait terrible pour nous ? Un fait qui nous accuse, nous accable et nous disqualifie ? Il faudra bien nous en emparer, et répondre, du mieux que nous pourrons. Or, précisément : la rhétorique a ceci de particulier que les faits ne sont jamais figés. Ils sont au contraire un matériau malléable, flexible. Nous allons pouvoir les travailler, les courber, jusqu’à ce qu’ils servent notre entreprise de conviction. Ou, du moins, cessent d’y faire obstacle. Nous disposons, pour cela, de trois stratégies différentes : la dénégation, l’interprétation, la relativisation.
1 - LA DÉNÉGATION
La première des stratégies, lorsque nous sommes confrontés à un fait embarrassant, est aussi la plus simple : nier. Tant que nous le pouvons. Nous regardons notre interlocuteur avec force et aplomb, et nous contentons de lui répondre : « Ce n’est pas vrai. »
ÉTUDE DE CAS : Éminent ministre des Finances du gouvernement, je me réveille un matin avec une désagréable surprise. Un grand journal quotidien m’accuse d’être titulaire d’un compte en banque bien fourni dans un paradis fiscal. Les accusations sont graves. Mais les preuves, peu fournies. L’après-midi même, à l’Assemblée nationale, les députés de l’opposition ne se privent pas de m’interroger sur cette affaire. Je me lève et réponds d’une voix solennelle : « Écoutez-moi bien. Je vous le dis les yeux dans les yeux. Je n’ai jamais – jamais, m’entendez-vous – possédé de compte à l’étranger. Pour moi, payer mes impôts n’est pas seulement un devoir. C’est aussi une fierté. » Dans la salle, le silence règne. Il semble que ma prise de parole ait suffi à éteindre l’incendie.
DÉCRYPTAGE : À la condition que les preuves qui nous accusent ne soient pas trop accablantes, cette stratégie peut se révéler redoutablement efficace. En niant avec force et indignation, nous instillons de l’hésitation dans l’esprit de nos auditeurs. Et si c’est nous qui avions raison ? Et si nous étions, effectivement, victimes d’une odieuse calomnie ? Cela revient, au fond, à revendiquer à son profit le bénéfice du doute.
Attention, toutefois. Si les preuves qui nous visent sont trop accablantes, la dénégation risque de se révéler contre-productive. Nous donnerons l’impression de nous débattre, perdrons toute crédibilité, et paraîtrons plus coupables que jamais. Il nous reste toujours la possibilité, dans ce cas, d’utiliser une variante de cette stratégie : la dénégation partielle. Il s’agira alors de rechercher, parmi les faits qui nous sont reprochés ou les documents qui nous sont opposés, le maillon faible. L’élément suffisamment faux ou fragile pour que nous puissions le dénoncer. En somme, nous répondons : « Ce n’est pas vraiment vrai. » Si nous procédons avec suffisamment de fracas et d’indignation, il est possible que la contestation de cet élément mineur suffise à décrédibiliser nos accusateurs, et déstabiliser l’ensemble de leur stratégie.