Le pouvoir rhétorique
3 - Utiliser les verbes impersonnels
En grammaire, on dit d’un verbe qu’il est impersonnel quand il ne peut être employé qu’à la troisième personne du singulier masculin : « il ». On trouve, dans cette catégorie, de nombreux termes météorologiques : « il pleut », « il neige ». Mais aussi quelques rares verbes dont l’emploi est beaucoup plus vaste. Notamment : « il faut ».
L’intérêt d’un verbe impersonnel, c’est de pouvoir exprimer une action sans préciser son sujet. Dans la phrase « il faut lutter contre les inégalités », « il » ne désigne rien. Et n’engage donc personne. Nous nous bornons, au fond, à formuler un vœu ou un souhait. Pas un individu ne peut être tenu pour responsable d’un quelconque engagement. Malgré cela, le verbe « falloir » charrie avec lui des connotations très volontaristes. Lorsque nous l’employons, nous semblons immédiatement faire preuve de force et de fermeté. Bien souvent, nous aurons pourtant parlé sans rien dire.
Étude de cas (suite) : Je continue mon discours. « On ne peut accepter que de tels drames aient lieu. Il faut tout faire pour que cela ne se reproduise pas. Ni ici ni ailleurs. J’ai donc demandé que, dès demain, une cellule psychologique soit constituée et puisse accueillir tous ceux qui ressentiront le besoin d’être écoutés. »
DÉCRYPTAGE : Nous retrouvons ici des procédés déjà étudiés précédemment. Notamment, l’irruption de la première personne du singulier dès que nous mettons en avant une proposition pouvant être portée à notre crédit : « j’ai demandé que, dès demain ». Mais dans ce passage, nous nous sommes également arrangés pour mettre en place un contraste radical entre ce qui est dit explicitement, et ce qui est communiqué implicitement. D’un point de vue formel, nous n’avons presque rien proposé. Qu’une cellule d’écoute psychologique soit constituée dans un tel contexte, c’est bien la moindre des choses. Nous donnons certes l’impression d’accepter, timidement, d’engager une part de responsabilité : « tout faire pour que cela ne se reproduise pas ». Elle n’en est pas moins soustraite dès l’énoncé suivant, qui indique que notre propos se situe en réalité à l’échelle de la société dans son ensemble : « ni ici, ni ailleurs ». Mais il y a les deux premières phrases. Par leur champ lexical, elles transmettent un sentiment de volontarisme très fort : « ne pas accepter ; tout faire pour que ». Par leur structure grammaticale en revanche, elles demeurent impersonnelles, et n’engagent donc aucun sujet : « on ne peut pas ; il faut ». À aucun moment, notre responsabilité n’est réellement mise sur la table. C’est ainsi que nous parvenons à créer un paradoxe. Celui d’une séquence dans laquelle nous paraissons faire preuve d’une grande détermination. Alors même que nous n’avons pas proposé grand-chose. Et strictement rien dit.