Le pouvoir rhétorique
5 - De la bataille des mots à la guerre des idées
augmenterons nos chances d’emporter leur conviction 10.
En tant qu’oratrices ou orateurs, il est essentiel que nous maîtrisions à la perfection ce travail sur la précision et les dimensions. Il va nous permettre de donner le plus d’impact possible aux valeurs chiffrées que nous utilisons. En tant qu’auditrices ou auditeurs, en revanche, nous devons être particulièrement vigilants. Ne nous laissons pas impressionner par des séries de données. Et prenons une habitude simple : lorsque nous sommes confrontés à des valeurs que nous avons du mal à estimer, faisons le calcul. Trouvons des points de comparaison. Arrondissons au plus proche. Convertissons dans une autre unité de mesure. Bref, n’acceptons jamais de nous faire enfermer dans les connotations d’un nombre choisi pour convaincre. Si nous désirons conserver pleinement notre libre arbitre, nous ne pourrons nous épargner la peine de compter. Les mathématiques, aussi, participent de la rhétorique.
5 - DE LA BATAILLE DES MOTS À LA GUERRE DES IDÉES
Terminons en évoquant un cas particulier, mais fondamental : la politique, au sens large du terme. Il s’agit d’un domaine dans lequel le lexique possède une importance si cruciale, qu’il fait l’objet d’une compétition sans merci. Parvenir à imposer les mots par lesquels les citoyens pensent spontanément à un sujet, cela revient à choisir les représentations et les images mentales qui vont ensuite structurer le débat. Il s’agit d’un avantage considérable.
Prenons un exemple. Voilà quarante ans qu’il existe, dans le débat politique français, une lutte acharnée autour d’un mot bien particulier : celui par lequel sont désignés les impôts payés par les entreprises afin de financer la protection sociale. Les uns, classés plutôt à droite du spectre politique, parlent de charges sociales. Les autres, identifiés plutôt à gauche du spectre politique, préfèrent évoquer les cotisations sociales. Or, ce choix ne tient en rien du hasard. Il est directement lié aux représentations charriées par chacun de ces concepts. Parler de « charges » amène notre esprit à se focaliser sur le poids que ces impôts représentent pour les entreprises. Nous pensons alors naturellement à tous les emplois perdus, faute d’avoir pu être créés par des entrepreneurs volontaires, certes, mais écrasés sous la pression de l’État. À l’inverse, parler de « cotisations » nous ramène plutôt vers l’idée de partage et de solidarité. Nous songeons alors spontanément à l’importance de partager les richesses générées par les entreprises, afin qu’aucun citoyen n’ait à subir la misère pendant que d’autres se complaisent dans l’opulence. Dans un cas comme dans l’autre, la dénotation des mots est identique : ils désignent chacun les mêmes impôts. Les connotations, elles, s’opposent radicalement. Or, et c’est le cœur du débat, ces représentations divergentes sous-tendent des propositions politiques concurrentes. Si c’est le mot « charges sociales » qui s’impose, il devient très difficile de proposer de les alourdir. Un fardeau n’est-il pas, plutôt, destiné à être soulagé ? À l’inverse, si c’est le mot « cotisations sociales » qui prend l’ascendant, il devient délicat de demander leur allégement. La solidarité n’est-elle pas, après tout, une valeur cardinale de notre société ? On le voit : ici, la lutte pour choisir les mots n’a rien de superficielle. Elle est, au contraire, au cœur même du combat rhétorique. Le camp qui parvient à imposer son lexique a de grandes chances, ensuite, de faire triompher sa politique.
Prenons un autre exemple, dans le monde du management cette fois. Longtemps, les personnes travaillant dans les grandes entreprises étaient appelées des employés. Progressivement, ce terme s’est transformé, jusqu’à ce que l’on parle plutôt, aujourd’hui, de collaborateurs. En apparence, un changement bien anodin. Un effet de mode, rien de plus. La dénotation est exactement la même dans les deux cas. Et pourtant, les connotations sont, elles, bien différentes. S’il existe des « employés », c’est qu’il y a un « employeur ». De lui-même, ce mot donnait à voir le rapport de force inhérent au travail salarié. D’un côté, se trouvent ceux qui sont propriétaires des moyens de production ; de l’autre, ceux qui louent leur force de travail ; et entre les deux, un contrat, qui est toujours le résultat d’un âpre bras de fer. En revanche, que se passe-t-il s’il n’y a plus aucun employé, mais seulement des « collaborateurs » ? Les représentations sont soudain très différentes. L’entreprise devient un monde coopératif verdoyant, où tous les individus travaillent ensemble à la réalisation d’un grand projet commun. Or, là aussi, ce changement de lexique sous-tend, en réalité, un combat idéologique. Dès lors que la tension intrinsèque au salariat disparaît, remplacée par l’idée de collaboration, comment continuer de placer la lutte au cœur des relations de travail ? Face à un employeur, il est possible de militer, de revendiquer, de faire grève même. Mais pourquoi voudrions-nous faire subir cela à une personne avec laquelle on collabore ? Le choix des mots, une nouvelle fois, est tout sauf anecdotique. En imposant le terme « collaborateurs » plutôt que « employés », les théoriciens du management sont parvenus à leurs fins, que l’on peut formuler de deux manières. Pacifier les relations humaines dans l’entreprise. Ou entraver la possibilité de lutter pour l’amélioration des conditions de travail. Chaque lecteur jugera laquelle de ces deux connotations lui convient le mieux.