Le pouvoir rhétorique
2 - La description
Il existe donc bien une rhétorique des sons, des images et des objets. Que faire, toutefois, quand nous ne disposons pas d’une preuve matérielle à exhiber devant nos auditeurs ? C’est ici, précisément, que commence l’art du discours. Ce que nous ne pouvons pas montrer, nous allons le raconter.
2 - LA DESCRIPTION
Au premier rang des procédés permettant de produire de l’émotion se trouve l’art de la description. Il consiste, tout simplement, à donner à voir la réalité par le discours. Mot après mot, nous allons la sculpter, en faire ressortir les traits saillants, les aspérités, jusqu’à ce qu’elle s’impose à l’esprit des auditeurs. Lorsqu’elles sont façonnées avec soin, les descriptions deviennent des figures de présence. Elles ont le pouvoir de
faire « halluciner le réel ». Elles le mettent devant les yeux 31. Les événements dont nous parlons gagnent en matérialité et en proximité. Ils paraissent à la fois plus précis et plus familiers. Et deviennent, donc, davantage émotionnants. À condition, bien sûr, d’être capables de décrire efficacement.
Il existe deux procédés stylistiques qui relèvent de la description : l’hypotypose et la diatypose. Bien que la frontière entre l’une et l’autre soit assez floue, elles n’en renvoient pas moins à deux manières très différentes de peindre la réalité. L’hypotypose, c’est l’art de la description riche et détaillée. Tel un tableau naturaliste, nous allons représenter notre scène de la manière la plus minutieuse possible. Peu à peu, de phrase en phrase, nous la dessinons avec la plus grande précision. À l’issue de notre séquence, tous nos auditeurs devraient donc avoir exactement la même image à l’esprit : celle que nous voulions leur instiller. La diatypose, au contraire, c’est l’art de la description vive et ramassée. À la manière d’un tableau impressionniste, voire d’un croquis, nous allons nous contenter d’ébaucher la situation. À gros traits, nous brossons les contours, en insistant seulement sur quelques aspects saillants. Si nous les avons bien choisis, ces détails évocateurs et signifiants devraient suffire pour que nos auditeurs reconstruisent, d’eux-mêmes, le reste de la scène. Ils auront alors tous, en tête, des représentations différentes, tirées de leur propre imaginaire. Mais qui convergeront dans une même direction : celle que nous voulions leur inspirer.
É o TUDE DE CAS N 1 : Durant une soirée chez des amis, je raconte que je viens d’apprendre, par un reportage, que des enfants soldats étaient, encore aujourd’hui, enrôlés et endoctrinés sur plusieurs théâtres de conflits. L’un des convives réagit avec un brin de circonspection : « Je ne vois pas pourquoi tu en fais tout un plat. La guerre, c’est sale, des gens meurent, d’autres tuent, c’est comme ça. Que ce soit un enfant ou un adulte qui appuie sur la gâchette, au fond qu’est-ce que ça change ? » Pour tenter de lui faire saisir l’horreur de la situation, j’opte pour l’image la plus marquante possible : « Il faut bien comprendre ce dont on parle là. Ce sont des gamins. En journée, ils terrorisent des populations civiles à coup de machettes ou de fusils d’assaut. Et, la nuit, ils s’endorment en serrant leur peluche. Guerre ou pas, c’est insupportable ! »
É o TUDE DE CAS N 2 : En tant qu’avocat général, j’assure l’accusation d’un homme soupçonné d’avoir tué un agent de sécurité lors d’un cambriolage ayant mal tourné. En face, l’avocat de la défense est talentueux. Malgré un dossier accablant, il serait bel et bien capable de pousser le jury à la clémence. Dans ma plaidoirie, je m’attache donc à faire ressortir toute l’atrocité du crime : « Mesdames et messieurs les jurés. Je vais vous parler des faits. Seulement les faits. Nous sommes un mardi soir. L’accusé entre dans la bijouterie. Dégaine son pistolet. Commence à crier. Il a le regard vitreux et les gestes désordonnés. Jacques assure la sécurité de la boutique depuis des années. Il a déjà vécu un braquage. Il sait qu’il faut obéir. Mais cet homme est instable. À n’importe quel moment, il pourrait basculer, s’en prendre à un vendeur ou un client. Alors, le plus discrètement possible, millimètre par millimètre, Jacques rapproche sa main de l’alarme silencieuse. Pas assez discrètement. Un coup de feu. La balle lui perfore l’abdomen, et lui déchire les intestins. Jacques s’effondre sur le sol. Il se tord de douleur. Le sang poisse ses vêtements. Il ne pense plus qu’à survivre. Rester conscient. Retrouver ses deux enfants. Qu’ils ne grandissent pas sans leur père. Mais non. Déjà, le braqueur revient vers lui. Pointe son arme. Et tire, à nouveau. Deux balles cruelles, en pleine poitrine. Jacques a les poumons perforés. Il ouvre la bouche, mais ne parvient plus à respirer. Il est en train de se noyer dans son propre sang. Trois minutes d’une insoutenable agonie. Puis plus rien. Sa fille et son fils sont orphelins. »
D o ÉCRYPTAGE : Comme nous le voyons dans l’étude de cas n 2,
l’hypotypose requiert du temps et de la solennité pour pouvoir être déployée convenablement. Elle est donc surtout adaptée à des contextes formels, solennels ou institutionnels, dans lesquels il est possible de parler sans être interrompu. Rien ne nous interdit bien sûr, lors d’un déjeuner de travail ou d’un dîner de famille, de ponctuer nos anecdotes de longues descriptions… à condition de posséder un certain aplomb, en plus d’une affinité singulière avec l’art du récit. Au quotidien, comme nous le montre l’étude de cas n o 1, c’est la diatypose qui se révélera souvent la mieux adaptée. Elle permet de susciter des visualisations frappantes, et donc des émotions marquantes, sans nécessiter pour autant de monopoliser la parole. La contrepartie c’est que, confrontés à l’infinie complexité d’une situation donnée, nous devons être capables de discerner les quelques détails suffisamment remarquables pour que les auditeurs parviennent, mentalement, à visualiser toute la scène. L’hypotypose demande de la maîtrise, pour rester allègre et ne pas tomber dans l’ennui. La diatypose exige du talent pour, en quelques phrases, cristalliser le réel au point qu’il en prenne vie.
Notons que l’art de la description peut également s’appliquer, non plus aux événements que nous évoquons, mais aux individus qui y sont impliqués. On parle alors, plus spécifiquement, d’une éthopée. En stylistique, il s’agit de la figure du portrait. Elle consiste à dépeindre un personnage, en retraçant sa biographie, exhibant ses mœurs ou exposant ses valeurs. L’objectif, c’est bien entendu de le donner à voir sous un angle bien particulier, qui va servir notre propos. Nous pourrons, par exemple, souligner son caractère particulièrement vulnérable ou menaçant. Ou bien, mettre en lumière les éléments qui le rapprochent ou l’éloignent de nos auditeurs. Autant de critères dont nous avons vu qu’ils déterminent, en partie, le potentiel émotionnel d’une situation.
É o TUDE DE CAS N 2 (SUITE) : Avocat pénaliste, j’assure la défense de l’homme accusé d’avoir tué un agent de sécurité lors d’un braquage. Arrêté le jour même, les vêtements maculés de poudre et les semelles tachées de sang, sa culpabilité est accablante. Tout ce que je peux faire, c’est tenter d’adoucir sa condamnation : « Mesdames et messieurs les jurés, n’y allons pas par quatre chemins. Oui, ce crime est atroce. Abominable. Impardonnable. Mais il ne vient pas de nulle part. Ne sommes-nous pas tous, au fond, le produit de notre histoire ? Eh bien, cela vaut aussi pour mon client. Laissez-moi vous parler de lui, juste un instant. À six mois, il est abandonné par sa mère. À huit ans, il est admis aux urgences, les os du bras droit en miettes. Son père adoptif l’avait battu avec un rouleau à pâtisserie, encore et encore, jusqu’à ce que ce que ses cris cessent et qu’il perde connaissance. Retour à l’orphelinat. À onze ans, il est violé par un surveillant. Aujourd’hui encore, m’a-t-il confié, en larmes, il lui arrive de se réveiller avec, dans le nez, l’odeur saumâtre de son parfum bon marché. Toute sa vie, il n’a connu que la violence, la solitude, la pauvreté. Alors, bien sûr. Cela n’excuse rien. Mais demandez-vous tout de même. Si vous aviez vécu ce qu’il a vécu, que seriez-vous devenus ? »
DÉCRYPTAGE : L’enfance malheureuse. Ce cliché usé par des générations entières d’avocats, au point que la phrase « ne sommes-nous pas le produit de notre histoire ? » soit devenue un poncif des prétoires. À juste titre. Lorsqu’elle est couronnée de succès, cette stratégie revient à renverser l’orientation émotionnelle du procès. Alors que toute la compassion du jury était réservée à la victime, l’éthopée la mobilise également à l’endroit de l’accusé. Bien évidemment, ce procédé n’est nullement réservé aux ambiances feutrées des tribunaux. Dès lors que nous sommes en position de brosser le tableau d’une situation, nous pouvons aussi prendre le temps d’ébaucher le portrait de ses participants. Montrés dans leur normalité, leur médiocrité ou leur fragilité, ils attireront la compassion, le mépris ou la pitié. Représentés dans leur exceptionnalité, leur fermeté ou leur méchanceté, ils susciteront au contraire l’admiration, la peur ou la détestation. À nous de déterminer quelles sont les émotions qui nous aideront à emporter la conviction.