Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Savoyard.
Allez, vous n’êtes qu’un savoyard.
LOCUT. VIC. Un de mes amis, un avocat savoisien.
Allez, vous n’êtes qu’un brutal.
LOCUT. CORR. Un de mes amis, un avocat savoyard.
Les gens mal élevés disent froidement des injures; les gens bien élevés en disent aussi, malheureusement, mais quand ils sont en colère, et les uns et les autres sont peut-être excusables jusqu’à un certain point, à cause de leur manque, soit d’éducation, soit de raison. Mais que dire d’un lexicographe qui imprime, lui, homme instruit et calme, ou qui doit l’être du moins, qu’un savoyard est un terme de mépris qui signifie homme sale, grossier, brutal. En vain ce lexicographe objectera-t-il que son devoir est d’enregistrer tous les mots qui ont cours dans la langue, nous lui répondrons que son devoir est aussi de passer sous silence les mots qui peuvent porter atteinte à la décence ou à la morale, à moins qu’il ne se propose pour modèle le dictionnaire français-espagnol de Sobrino, le dictionnaire le plus impudique qu’on ait jamais fait. Que résulterait-il, après tout, de ce silence? Que celui qui ne voudrait employer ce mot qu’après l’avoir trouvé dans le dictionnaire ne l’emploierait pas du tout. Où serait donc le mal?
Si nous repoussons le mot Savoisien, qu’on veut substituer à Savoyard, comme gentilé de la Savoie, c’est parce qu’il est trop peu usité; que son adoption nous paraîtrait la consécration définive de l’injure sottement faite au gentilé savoyard; qu’il est irrégulièrement formé, et qu’il ne peut se dire correctement que d’un habitant du village de Savoisy, dans la Côte-d’Or. Quand Rousseau écrivait: Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens! (Confess., liv. 6.) il n’avait certainement pas l’intention de leur faire une insulte, et cependant la subtile distinction établie entre savoyard et savoisien existait à cette époque depuis long-temps.