Cent quarante signes
Avant Clics et Après
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AVANT CLICS ET APRÈS
Le roman de ce livre tient au hasard. C’est-à-dire à un fil. Il s’en est fallu d’un rien qu’il ne voie jamais le jour. Je ne suis pas un habitué des réseaux sociaux. J’avais entendu parler de Twitter, mais, sous ce nom, je ne connaissais qu’un type de haut-parleur destiné à reproduire des sons aigus, à des fréquences élevées. J’ignorais tout de l’outil qui permet aujourd’hui de s’abonner à des personnes (followers) ayant un intérêt commun pour certains sujets sur lesquels elles sont en mesure d’avoir des points de vue et d’apporter des informations qu’elles souhaitent partager. À ces personnes, vous vous adressez grâce aux moyens offerts désormais par la technologie numérique (smartphones, tablettes, ordinateurs).
L’écriture est libre, mais la forme a tendance à l’emporter sur le fond, en raison d’une contrainte non négociable : un tweet ne peut pas dépasser 140 signes. Au-delà, il ne part pas. 140 signes, c’est donc le chas de l’aiguille par où faire passer le fil.
Chaque tweet a vocation à être retweeté par vos followers, ce qui élargit son audience et, par ricochet, peut accroître le nombre de vos abonnés. Un bon tweet fait boule de neige.
J’ignorais ces règles élémentaires lorsque ma fille Paloma – qui m’avait demandé, enfant, si j’avais été un homme préhistorique – a tenu un jour à m’ouvrir les yeux sur mon archaïsme. Je n’étais pas sur Twitter. Il fallait y remédier sur-le-champ. La jeunesse est sans pitié. En deux temps trois mouvements, je me suis retrouvé titulaire d’un compte.
Il fallait bien en faire quelque chose. Parler à la cantonade, pourquoi pas ? Mais pour dire quoi ? Beaucoup font de Twitter la chambre d’écho de leur activité principale, qui alimente le feu de l’action. L’idée qui s’est imposée à moi presque aussitôt fut au contraire de faire de Twitter mon activité principale. Centrale, en tout cas. Bref, d’essayer d’en tirer parti comme moteur et foyer d’écriture.
D’où mon choix de m’impliquer personnellement dans ce qui m’est apparu, en effet, comme une nouvelle voie d’écriture. Depuis le début, je tweete à visage découvert, sans me cacher – ce qui n’est pas si fréquent – sous un pseudonyme. Sur le fil de Twitter, je suis celui que je crois être : un écrivain, auteur de romans et de poèmes, par ailleurs intervieweur d’écrivains à la radio depuis longtemps, habitant Malakoff, au sud de Paris, travaillant dans la journée rue de Tournon, dans le sixième arrondissement de la capitale, promeneur de chien à ses heures, homme de la rue, donc, l’œil et l’oreille aux aguets dans les paysages urbains, usager des transports en commun, voyageur à l’occasion, dormeur se laissant surprendre par ses rêves… Comme tout un chacun, enfin, je suis soumis à l’accélération vertigineuse du temps qui frappe de plein fouet ceux qui, – c’est mon cas – arrivent à l’heure d’hiver.
Les premiers temps, tweeter me semblait moins difficile qu’écrire. En envoyant des petites phrases au coup par coup, je me sentais libéré du temps de l’écriture et de la difficile recherche du rythme, nécessaire au travail sur la durée. J’avais l’impression d’écrire sans avoir à écrire. En me laissant porter par un récit qui avançait tout seul, avec juste de temps à autre, un léger coup de pouce à donner.
Il m’a vite fallu déchanter. Twitter est un ogre qui a toujours faim. J’étais comme un personnage de Hopper, installé dans le coin d’un espace beaucoup trop grand pour lui seul.
Les premiers tweets hésitent. Puis, assez vite de plus en plus nombreux, les retweets m’aident à prendre de l’élan, me donnent du cœur à l’ouvrage. J’ai l’impression, toute nouvelle pour moi, d’une lecture « en direct » avec des retours immédiats. Mes lecteurs sont là, à l’autre bout du fil. Ils ont un nom et un visage. Je suis entré dans une partie, commencée avant que j’arrive, d’un grand jeu de la vérité. Pas de tricherie possible avec la règle des 140 signes. Ma liberté s’exercera désormais dans cette contrainte. À partir de cette forme, il me faudra écrire. Je ne verrai plus la vie qu’à travers cet œil.
Je ne m’étais jamais conformé à une règle aussi stricte. Ecrire, quand j’ai commencé à le faire, était une façon de m’accorder une licence poétique généralisée. Je me retrouvais tout d’un coup avec, au doigt, la bague des 140 signes.
Entre le tweet et moi, les relations ne furent pas d’emblée harmonieuses. Finir une phrase sans un point, rogner les blancs, recourir à un mot plutôt qu’à un autre, plus juste mais plus long, me faisait « bouillonner en vase clos », pour reprendre une expression d’André du Bouchet.
Jusqu’au moment où j’ai essayé de jouer avec mes malheurs et de tenter ma chance avec les obstacles. Une nouvelle vitesse d’écriture, l’apprentissage des contournements et des détournements façonnèrent une pratique centrée sur le resserrement et l’urgence. Sur Twitter, pas question de tourner sa langue sept fois dans sa bouche. Le tweet va plus vite qu’un pigeon voyageur. Un clic et le départ et l’arrivée sont simultanés. Pas de repentirs possibles. Le tweet est écrit « à chaud », le plus souvent sur le clavier du téléphone, dans le bus, le métro, au marché, dans la rue alors que le chien tire sur sa laisse… En outre, sur Twitter, il faut faire court et s’efforcer d’en dire long. Telles sont quelques-unes des règles de ce jeu auquel je me suis assez vite laissé prendre.
Peut-être parce que j’y ai retrouvé ce qu’on appelle à la radio le « frisson du direct ». Quand, le micro ouvert, ce qui est dit est immédiatement reçu par des milliers de personnes que vous pensez suspendues à vos lèvres. Mais de même que l’auditeur peut enregistrer ou podcaster les émissions, les tweets sont conservés dans la mémoire de Twitter. Ils ne s’envolent pas aussitôt vers les oubliettes. D’où l’idée, un beau jour, de les rassembler et d’en faire un livre.
Facile à imaginer, évidemment. Plus difficile, on s’en doute, à mettre en œuvre.
Mon intention n’était pas de proposer une anthologie, un recueil de tweets, mais de composer véritablement un livre, c’est-à-dire de disposer de ces éléments envoyés « à chaud », au coup par coup, dans une continuité. Je voulais faire passer une trame entre les fils tendus sur le métier de Twitter au gré de mes tweets. Prises dans la violence de l’instant, les phrases devaient donc rejoindre une autre temporalité, celle du cours de la vie, telle que la lecture, page après page, la restitue. Il me fallait, dans ce but, envisager un fil rouge, puis relier les tweets à ce fil, même si aucun chemin n’était dessiné à l’avance. Des mots ont été mes étoiles conductrices : rêve, roman, radio, marché… pour ne citer que ceux-là.
Du coup, à chaque phrase, j’ai dû faire subir un saut périlleux qui a consisté à la faire passer au-dessus des blancs, des vides, des temps morts et autres espacements qui résultent inévitablement de son extraction du fil de Twitter. J’ai dû infiltrer dans une nouvelle trame des phrases exfiltrées.
Composer un livre avec des tweets, c’est en somme essayer de passer du chaos des sensations, des perceptions et des pensées vécues en temps réel, dans la fièvre d’un coq-à-l’âne sans commencement ni fin, à un ordre impulsé par l’écriture, mise en mouvement par le hasard des impulsions, des inventions, des associations. Ce qui n’avait ni queue ni tête, le bric-à-brac d’une expérience, se découvre soudain un sens.
Certes, les mots « ordre » et « sens » peuvent paraître bien incongrus si on les confronte à l’hétérogénéité du matériau à la base du livre à venir, dont le propre est en effet de partir dans tous les sens, d’être le refuge de phrases désassemblées, d’effilochures.
Mais par ses sauts, ses négociations de virages et de ruptures, le livre passe outre. Il donne l’ordre et le sens de la même façon que le premier violon donne le la. Pourquoi un livre, sinon pour faire le lien. Relier ce qui était séparé. Braver les mésententes, à l’écoute de ces révélations, qui s’invitent et s’inventent dans la langue et finissent par me questionner, interroger ma vie à des moments donnés, celui, par exemple, qu’on appelle le soir, lorsqu’on est hanté par les affres du vieillissement et qu’on se surprend à tutoyer la mort.
Le livre, au fond, assure le suivi, développe une suite, au sens musical, avec des reprises et des variations. Il procède à des ajustements, imagine des combinaisons, joue sur des agencements de phrases qui s’entrecroisent et éventuellement se contrarient. Son souci reste, malgré tout, non pas de prétendre à la grande épopée, mais simplement que les phrases entretiennent entre elles de bons rapports. Il faut absolument qu’elles se chuchotent pour le moins quelque chose, comme des chercheurs en physique quantique, selon Christa Wolf, parviennent à le faire avec des atomes séparés par une longue distance.
Le fil vit en bonne intelligence avec le vide, cet espace où se dessine le possible. À coups de tweets, j’ai eu l’ambition de le peupler, d’y prendre mon élan, d’en faire un théâtre, si le théâtre, comme le disait Antoine Vitez, « c’est mettre son pas dans les pas des autres ». Sur la scène ainsi ouverte, je me suis laissé emporter par une passion, puis par une autre, suivie de beaucoup d’autres, sans aller jusqu’à mille e tre.
Chaque fois, l’enjeu est de souffler sur les braises et de rallumer le feu qui menace de s’éteindre.
Il en résulte un texte hybride, qui mêle la fiction et la réalité, toutes deux inspirées par un même souci de vérité par rapport à ce que j’ai vécu tout au long de ces jours.
Sans me départir de la première personne du singulier, je suis devenu, au fil du temps, un personnage sous tension, les sens à vif, ouvert à une sorte de quête permanente, bien que je sois incapable de préciser ce que lui et moi, chemin faisant, nous cherchons. Je sais seulement que nous avançons, lui et moi, sur un pas japonais, ces dalles de pierre ou de rondins disposées sur un terrain sans allées pour permettre au promeneur d’y poser le pied. La succession des tweets, porteurs de thèmes qui se ramifient et se subdivisent, débouche peu à peu sur ce qu’il n’est pas abusif d’appeler un roman, décliné sur tous les tons, du comique au dramatique, en passant par le burlesque et même le lyrique, quelquefois. Un roman par tweets, de la même manière qu’il existe des romans par lettres. Un roman écrit par un pirate qui a la particularité d’arraisonner à tout va pour s’emparer de cargaisons de mots et de phrases dont il veut juste déranger la torpeur.
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