Cent quarante signes
Jeudi 13 décembre
Les mauvais jours, comme l’agonisant voit défiler son existence, je revis mes interviews du début jusqu’à la fin.
19 h, rue Laforest. « La pire journée, ça sera demain », prévient la bénévole de la météo en rentrant sa poubelle.
Roman. Le jeune homme était si malade d’amour que son cœur n’a pas tenu.
Jeudi 13 décembre
Rêve. Des nuits entières, je parlais d’une voix que je n’étais pas sûr d’avoir jamais entendue.
Rêve. Au moment de mon expulsion, je présente ma carte d’identité. La date de ma mort y figure à la place de celle de ma naissance.
9 h, Malakoff. La voix des jeunes filles, en bas, à l’arrêt du 191, me serre le cœur. J’ai peur pour elles.
Peur des signes d’hostilité, si insidieux, que leur prodigue déjà le monde.
Qu’est-ce qui attend ces jeunes filles qui savent si bien attendre ?
Vont-elles attendre toute leur vie un bus qui ne passera jamais, aucune ligne n’étant prévue pour sortir du périlleux tourbillon de la vie.
Le bus arrive. C’est à celle qui montera la première : une compétition qui n’a pour but que de se donner une nouvelle occasion de rire.
Puis je vois le 191 quitter son arrêt avec l’impression que les jeunes filles sont soudain emportées par une sorte de torrent.
La peur, de nouveau. Oui, j’ai peur.
D’un jour à l’autre, rien n’est plus à sa place.
D’un jour à l’autre, vous n’êtes plus à votre place et tous les regards vous le disent.
D’un jour à l’autre, vos pensées tournent en rond ; vous vous demandez laquelle va s’abattre sur vous, tel un charognard.
D’un jour à l’autre, il n’est plus temps de penser aux issues heureuses.
D’un jour à l’autre, il est trop tard pour miser sur les commencements.
D’un jour à l’autre, vous n’avez plus un seul atout en main.
D’un jour à l’autre, vous savez que lâcher prise n’est plus qu’une question de secondes.
9 h 30, Malakoff. Ne sortir son chien qu’en vue d’une rencontre encore plus redoutée que convoitée…
Si je pouvais me débarrasser de ce désir allumé par hasard et qui, si je le laisse faire, va embraser toute ma vie.
Une vie en feu, en deux temps trois mouvements, sans que j’ai le moindre moyen de m’y opposer.
Je ne veux pas sortir, je sors. C’est plus fort que moi. Je crois toujours que je vais m’en sortir.
Le dedans favorise le creusement des galeries à l’intérieur de mon cerveau.
C’est par là que s’infiltre la poudre amoureuse de l’étincelle.
Rien à faire. Je sors. L’injonction abat sa hache.
9 h 40, avenue Jean-Jaurès. La jeune femme au chien doit aimer être détestée. Il y a des gens qui mordent la main de ceux qui la leur tendent.
Je peux rentrer le chien. À peine un bonjour, entre les dents, semblable au chuintement d’un ballon en train de se dégonfler.
9 h 50, rue Laforest. « Je ne lis pas dans le marc de café, mais ne vous attendez pas à beaucoup de chaleur », avertit la bénévole de la météo.
10 h, Gaîté. À ne pas lire en cas de crachin, quand on a oublié son parapluie.
10 h 13, Ségur. Un homme à la posture suffisante : « Le gouvernement ferait mieux de s’attaquer à la misère que de s’en prendre aux banquiers. »