Cent quarante signes
Jeudi 27 septembre
Ouvrir un chantier d’écriture, aveugle à ce qui s’écrit, sourd à ce qui se dit et toute mémoire abolie.
Minuit. Le théâtre quelquefois. Du gigantesque dans la modestie (Arturo Ui mis en scène par Heiner Müller).
Ce que donne un acteur (Martin Wuttke).
Vivre dans l’espace libre laissé par les acteurs après la représentation.
Jeudi 27 septembre
Rêve. Je marche dans un parc dont les allées sont dallées de portraits anciens.
Presque plus de livres écrits dans une langue qui ne soit pas de cette époque, de ce côté du monde.
Abattre les murs pour tenter d’apercevoir l’autre côté du monde.
Paul Claudel (je suis presque sûr que c’est lui) erre au ralenti dans la ville dévastée.
Peut-être cherche-t-il désespérément une librairie.
12 h 30, Duroc. Jeune fille volubile à un jeune homme muet : « Pour le plaisir, si vous voulez, je vous accompagne à la fac… »
14 h, Radio. Ceux que vous ne connaissez pas et qui vous disent bonjour ; ceux que vous connaissez et qui ne vous saluent pas.
La blancheur noire de Stefan George, ma couleur préférée.
Vendredi 28 septembre
Rêve. Ce pourrait être le pape. Il tambourine à ma porte. Je n’ouvre pas. Dehors, pas de tapis rouge. Les messes basses vont bon train.
Bientôt 10 h. Il est temps de penser à demain.
Jour après jour, tout ce travail qui m’empêche de travailler.
Le jour où, au sortir d’une nuit agitée, je me suis réveillé dans les temps modernes.
Le jour venu, s’il vient un jour, je ferai comme tout le monde, j’imprimerai à ma vie la bonne torsion.
Pour le moment, j’ai passé la moitié de ma vie à manquer des occasions et l’autre moitié à essayer en vain de les rattraper.
11 h, Malakoff. Longue promenade avec le chien, ami des poivrots, qui m’oblige à faire la tournée des bistrots.
Lassitude de devoir préciser qu’il n’est pas méchant chaque fois qu’il mord quelqu’un.
12 h 45, Saint-Paul. Je marche sur la Bastille. Sans me retourner. Pour ne pas voir que personne ne me suit.
15 h 30, Luxembourg. Mignonne, allons voir pourquoi entre cette rose et la rose, la greffe ne prend pas.
17 h, premier étage du Flore. Une souris voisine de banquette. Comme le monde est petit.
17 h 30, même endroit. Les écrivains qui vous parlent d’eux sans reprendre haleine après avoir vilipendé la terre entière pour excès de narcissisme.
17 h 45, toujours là. Non loin de moi, une jeune fille lit Le Docteur Jivago.
Je devais avoir 16 ans quand j’ai découvert le roman de Pasternak.
Je me perdais dans ma lecture, je me souviens, parce que je ne faisais que penser à la jeune fille que je n’avais pas encore embrassée.
Sans les jeunes filles, j’aurais sans doute été un meilleur lecteur. Mais ce fut plus fort que moi, j’ai toujours été fasciné par les « fiancées ».
Jamais pu tenir en place à la seule pensée qu’une « fiancée » pouvait être dans les parages.
Pourtant, adolescent, je déployais des ruses de Sioux pour emprunter des chemins où les jeunes filles ne me rencontreraient pas.
Je n’arrivais pas à être naturel dans la compagnie des jeunes filles.
Je ne savais pas quoi leur dire, et de quelle façon, ou comment leur répondre si elles m’interrogeaient.