Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 76 sur 209

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Cent quarante signes

Mercredi 19 septembre

13 h 10, Malakoff. Avec Paul Claudel, nous rions comme des fous en mangeant des spaghettis dans la cuisine.

15 h 20, rue Saint-Sulpice. Un prêtre à une dame : « Vous n’avez encore rien vu et je ne vous ai rien dit. »

16 h, rue de la Gaîté. Au téléphone, devant L’Odyssex : « On peut se voir dans la journée, si vous voulez, sauf qu’aujourd’hui, je ne peux pas. »

À minuit, jusqu’à douze, tous les coups sont permis.

 

Mercredi 19 septembre

 

Rêve. Je décharge en pleine nuit un immense paquebot, éclairé par un matelot qui tient à la main une minuscule bougie d’anniversaire.

Toujours se raccrocher à des paysages inchangés dans des paysages qui ne font que changer.

10 h, rue Didot. Impossible de me défaire de la pensée de cette femme, croisée plus bas dans la rue, traînant un enfant par la main, un lourd sac au dos.

15 h, rue de Tournon. Une dame, à la pharmacie : « J’ai passé une nuit dont on met trois jours à se réveiller. »

15 h 30, rue Félibien. Un jeune homme danse sur la chaussée, seul, avec une grâce merveilleuse.

16 h 30, rue de la Convention. La vieille dame se lamente en allumant sa cigarette : « Toujours pas la Bible des familles à la librairie Le Divan. »

17 h, Radio. Les interlocuteurs pour qui on éprouve une sympathie immédiate, mais avec qui, presque aussitôt, les choses s’engagent mal.

Plus tard, Radio encore. Sous la douceur du sourire de mon invitée, le calme de ses gestes et de son propos, presque enfantins, une rage de chien.

19 h 45, au Dôme. Devant un ballon de rouge, une jeune fille lit un gros livre en prenant des notes, comme si elle n’avait pas vu un siècle passer.

L’instant où l’on cesse de crier.

Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de faire tourner la roue à aubes.