Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 155 sur 209

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Cent quarante signes

Mardi 18 décembre

Les cimetières sont des endroits qui peuvent paraître les plus appropriés pour imaginer la vérité.

Je n’y mets généralement les pieds que lorsque j’y suis contraint sans recours.

J’y suis venu ce matin comme on se force à entrer dans l’eau froide en pensant que le mauvais moment franchi, on nagera dans le bonheur.

L’avant-goût d’une fin de partie. Pour parler comme Samuel Beckett, rencontré plusieurs fois à Denfert-Rochereau.

Fin de partie, en tout cas, sans plus attendre, pour les fleurs fanées. Elles n’ont pas fière allure dans les poubelles du cimetière Montparnasse.

14 h 30, Gaîté. Je mets ma main au feu qu’avec Gaîté mes rapports vont encore se détériorer.

14 h 45, rue Laforest. Toujours aucune nouvelle de la bénévole de la météo. Cette fois, il y a anguille sous roche.

Sa voix dans mon oreille. Déjà l’impression de ne pas l’identifier exactement ; de la perdre d’heure en heure.

Déjà l’imprécision de ses phrases dans mon souvenir. Je suis incapable de me les répéter correctement.

Elle l’a dite ou elle ne l’a pas dite ? Chaque phrase devient un mystère.

Impossible de me souvenir, par exemple, si elle m’a dit, un soir ou un matin, en rentrant ou en sortant sa poubelle, ces simples mots :

« Je suis gelée et ça sent l’humidité, vous ne trouvez pas ? »

19 h. Lune de miel au bar Le Fleuri. Lui : « À ce stade, c’est pas un généraliste que tu dois voir, c’est un médecin légiste. »

Tard dans la nuit, je suis sorti dans la rue pour essayer de voir des gens sourire et je n’ai rencontré personne.

Pire : tout ce que je trouvais beau jusque-là, le paysage urbain éclairé par les néons et les guirlandes de Noël, avait complètement disparu.

 

Mardi 18 décembre

 

Rêve. Un tout petit enfant pointe sa langue sur la langue d’un chat.

Rêve. Je suis en train de fumer sur la scène du théâtre quand le rideau s’ouvre à l’improviste. Impossible d’écraser le mégot, car je suis pieds nus.

Lettre au père Noël. Vœu d’une caisse si hermétiquement close que la vie qui y serait enfermée ne pourrait s’enfuir.

9 h, Malakoff. Du lundi au vendredi, au lieu d’être réveillé par le chant des oiseaux, je le suis par le rire des jeunes filles.

Ce matin, elles s’étranglent littéralement de rire. Jamais vu ça.

Se parlent-elles du jeune homme au regard sévère de l’autre jour, qui les avait pétrifiées de silence ?

Peut-être sont-elles mortes de rire, simplement parce que le bus n’arrive pas…

Pourquoi ne sommes-nous pas dans le même monde, les jeunes filles et moi : elles, en bas, à l’arrêt du bus ; moi, en haut, derrière ma fenêtre ?

10 h, rue Laforest. Attraction et répulsion pour cette rue où je sens la mainmise de l’impossible.

Désir de savoir. Peur d’entendre ce que je crois savoir.

Plus que des murs à raser, le cœur battant.

Une rue devenue un mauvais moment à passer jusqu’à la perpendiculaire, la rue Ledru-Rollin.

Encore puis-je arriver à cette perpendiculaire et retrouver le cours de la vie.

10 h 15, Gaîté. Cinq lettres.

10 h 30, rue de Tournon. L’ours en cage essaie de retrouver le temps où il disait avoir vécu le quart de sa vie.

Comme il n’y arrive pas, il s’efforce, sans perdre une minute, de retrouver le temps où il disait avoir vécu la moitié de sa vie.

Comme il n’y arrive toujours pas, il se rabat sur le temps, forcément plus proche, où il disait avoir vécu les trois quarts de sa vie.

Il cherche, il cherche, il s’inquiète de rester sans réponse, comme si ces jours qu’il croyait plus proches étaient déjà bien lointains.