Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 158 sur 209

Pages du PDF

Cent quarante signes

Vendredi 21 décembre

14 h, Radio. Ceux qui laissent leur porte ouverte et regardent les gens passer.

17 h, Gaîté. Un air de déjà vu.

17 h 05, Plaisance. Etre seul dans un métro bondé.

Et chaque fois, je pense à ceux qui tout d’un coup ne peuvent plus mettre un pied devant l’autre, vacillent, se trouvent mal.

Je pense à Alain Crombecque mourant seul dans le métro.

Ce que je dis est vrai au moment où je le dis. Après, ça ne dépend plus de moi.

Roman. Sans avoir l’air d’y toucher, jour après jour, un homme réduit en toutes choses la teneur en vérité.

Roman. Les années ont passé. Sa vie ressemble à une table non desservie où s’entasse la vaisselle sale.

 

Vendredi 21 décembre

 

Rêve. J’essaie en vain de joindre le service de presse du Louvre pour savoir s’il est possible d’interviewer le saint Sébastien de Mantegna.

D’un jour à l’autre, on a beau regarder, on ne voit plus rien.

Surprise en ouvrant ma fenêtre : à se fier aux apparences, le monde est toujours là.

J’avais la certitude hier que la fin du monde s’accompagnerait d’une absence de lendemain.

Que le jour s’arrêterait net, comme lorsqu’on coupe au montage. Coupez ! Et le tournage s’arrête. Le monde cesse de tourner.

On basculerait vers le passé, le fossé se creuserait avec le lendemain, jusqu’à ce que le jour s’y précipite.

Nous serions à proprement parler sans lendemain.

La nuit refuserait la main tendue par le jour.

Seuls subsistent ce matin quelques signes de ce qu’aurait pu être la fin du monde si l’événement avait eu lieu.

Par exemple, la nudité de l’arrêt Victor-Hugo du 191.

Une sorte de nu intégral.

Comme le squelette d’un animal tel qu’on peut en observer au Muséum d’histoire naturelle.

La nudité, ici, résulte de la désaffection des jeunes filles. Pas l’ombre d’une jeune fille.

À quoi ça rime, tout ça ? Qu’est-ce que ça cache, tant de nudité ?

Et quel est le rôle de ce jeune homme blond aux cheveux courts et au regard sévère, le visage fermé dans ses rêveries ?

9 h, Malakoff. Avenue Pierre-Larousse, je marche dans le nouveau monde.

J’évite l’avenue Jean-Jaurès pour ne pas apercevoir la nouvelle opticienne ; je préfère prendre, plus loin, la rue Edgar-Quinet.

Tout ce détour, en fait, pour ne pas risquer de croiser la jeune femme au chien, avec ou sans chien. Moins je la vois, mieux je me porte.

Et surtout, pour éviter la rue Laforest et ses mauvais présages, telle la disparition de la bénévole de la météo, toujours inexpliquée.

Enfin, je rejoins le boulevard Charles-de-Gaulle où se trouve la station Malakoff-plateau de Vanves, l’un des hauts lieux de la ligne 13 du métro.

Ma ligne. Celle qu’on peut prendre les yeux fermés grâce à ses annonces audio.

9 h 20, Gaîté. L’œuvre au noir.

9 h 40, Mabillon. La jeune femme qui ouvre la porte a de bien vilaines mains pour un si joli visage.

Rue de Seine, au téléphone, en se regardant dans la vitrine du pâtissier : « Excuse-moi, je me mets à genoux, excuse-moi… »

Roman. Avant de nous perdre de vue, nous avons été des amis, des amants, des fiancés, des époux…

D’un jour à l’autre, on a beau aimer, plus personne ne vous aime.

Roman. Quand je commence un roman, c’est comme si je prenais un taxi sans savoir si je pourrai payer la course.