Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 116 sur 209

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Cent quarante signes

Jeudi 8 novembre

19 h. L’avidité à prendre la parole, les échauffements de l’esprit que tant de contemporains donnent en spectacle sur les ondes des radios.

Roman. Je suis monté. Puis descendu. Je suis remonté puis redescendu. Puis remonté encore et encore redescendu. Comment ça va finir ?

Roman. J’en suis à mon millième amour et des poussières, si je compte bien. Mais je m’obstine.

Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de sécher les larmes dans l’œil du cyclone.

 

Jeudi 8 novembre

 

Rêve. Je m’inquiète des réactions du chien lorsque le dentiste lui ouvrira la gueule pour examiner ses dents.

Rêve. Je cache la mort de ma mère pour qu’elle puisse finir tranquillement son roman.

Les enfants de ceux qui ne sont pas devenus des non-personnes, même réduits au silence, même réduits à rien.

Être l’un de ceux-là.

Un enfant du silence qui a débordé, qui s’est répandu au-delà du silence, comme si l’excès de silence avait pu le tuer.

Trop de silence comme si tout cela n’avait jamais vraiment eu lieu.

Franchir le seuil : c’est le premier pas qui compte. même les bras chargés de honte.

Peu à peu, l’impression que le silence ne colle plus aux semelles. Je devrais dire : aux lèvres.

Premier pas, première phrase.

Chaque phrase, un pas gagné, on le répète, je le crois, j’essaie de m’en persuader.

Chaque phrase, un pas perdu, aussi bien. S’en convaincre n’est pas sorcier, il suffit de se relire.

Jusqu’à présent, plutôt que de le sauter, je n’ai fait qu’agrandir le fossé. Je gagne ma vie en le déplorant.