Cent quarante signes
Mercredi 19 décembre
Mais rien à faire. L’ours en cage, rue de Tournon, n’arrive pas davantage à se rappeler ce temps où il disait avoir déjà vécu les trois quarts de sa vie.
Peut-être ses yeux se sont-ils fermés sur le dernier quart.
Peut-être ces jours sont-ils passés trop vite pour qu’il se les rappelle.
En attendant, il n’ose pas pousser plus loin ses investigations.
18 h, Gaîté. La vraie vie est absente, la fausse ne s’en tient plus de joie.
18 h 04, Pernety. Une femme à sa voisine : « Perds pas ton temps à écouter la radio. »
18 h 15, rue Laforest. Le devant de la porte de la bénévole de la météo a besoin d’un sérieux coup de balai.
18 h 30. Plutôt voir le manège illuminé tournoyer dans le square que de se disperser dans le vain espoir de croiser la jeune femme au chien.
Avec ou sans chien.
D’un jour à l’autre, vivre sans lumière dans une cave à charbon pour faire mentir un danger de mort.
D’un jour à l’autre, ne plus croire en sa chance.
D’un jour à l’autre, ne plus pouvoir rien donner à personne.
D’un jour à l’autre, supprimer au lieu d’ajouter.
D’un jour à l’autre, ne rien devoir aux tempêtes, en matière de dévastations.
D’un jour à l’autre, se demander à quoi ressemble le visage d’un homme.
D’un jour à l’autre, se demander depuis combien de temps on n’a pas vu un homme en vie.
Mercredi 19 décembre
Rêve. Sur les photos prises par un ami, j’apparais avec un profil inconnu.
Rêve. Pour rentrer chez moi, je dois franchir un mur de fleurs qui se multiplient à un rythme tel que l’accès deviendra vite impossible.
9 h, Malakoff. Au théâtre, la chose la plus terrible qui puisse arriver, c’est que le spectacle soit interrompu et ne reprenne pas.
Rideau baissé avant le dénouement. À moins que le dénouement soit cette impression d’inachevé.
C’est ce qui se produit, ce matin, avenue Pierre-Larousse. Pas une jeune fille n’attend à l’arrêt Victor-Hugo.
Les voilà toutes volatilisées.
Plus qu’à aller débusquer des images gravées dans ma mémoire et surtout le son de leur rire, lorsqu’il se déchaîne pour un oui pour un non.
Le jeune homme blond au regard sévère, aperçu ici il y a quelques jours, n’est peut-être pas pour rien dans leur disparition.
Il fait peur, à la façon d’un être venu d’ailleurs et qui ne serait pas tourné vers nous.
Mine de rien, il a rompu l’équilibre fragile de l’arrêt Victor-Hugo. Aux jeunes filles, en faisant les cent pas, il a donné des frayeurs.
Je le soupçonne d’essayer à présent de les éloigner pour asseoir son ambition de monter en puissance dans le récit.
15 h, avenue Jean-Jaurès. Trompé par l’absence du chien, je confonds la nouvelle opticienne et la jeune femme au chien.
« L’erreur est humaine, en conclut la nouvelle opticienne. Ça ne signifie en aucune façon que vous avez besoin de lunettes. »
16 h, Radio. Le « rouge » rend toujours la respiration difficile. Comme après l’effort. Sauf que, là, l’effort nous attend.
Rouge. Depuis le temps, le cœur pilonne encore la poitrine.
J’ignore si j’entends ses battements ou ce que me dit mon interlocuteur.
Avec le temps – mais le temps presse, de plus en plus compté – je finirai peut-être par entendre les paroles.
Mission urgente – quel que soit le bruit de fond du cœur : écouter. Quitte à laisser entendre qu’on est en train de parler.