Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 57 sur 209

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Cent quarante signes

Dimanche 26 août

12 h. Dans le 58, les cuisses de ma voisine sont si généreuses que si je m’asseyais à ses côtés, je serais sur ses genoux.

14 h, Champs-Élysées-Clémenceau. Le jeune homme au visage ingrat ne cesse de se regarder dans la vitre de la porte.

14 h 05, Concorde. Un goujat, qui s’assoit en prenant une vieille dame de vitesse, sort de son sac Crainte et tremblement.

14 h 15, Bastille. Une adepte du piercing est allée jusqu’à filer ses collants horizontalement et verticalement.

17 h 30, Malakoff. Les trottoirs déjà jonchés de feuilles mortes.

Radio. Rien d’autre à écouter que ce que j’entends.

Enfant, je posais l’oreille contre le poste. J’étais persuadé qu’il y avait quelque chose à entendre que je n’entendais pas.

Parler, ou plutôt lancer de la parole, ne suffit pas.

D’une fréquence à l’autre, des gens s’égosillent, mais pas une voix. La voix disparaît dans le brouhaha.

Magie de la radio : donner à entendre des voix sans voix, des voix qui se sont tues.

Magie de la radio : donner à voir sans images. Faire vivre des visages, par exemple, sans visages.

D’un jour à l’autre, le temps arrive à pas de loup et au moment où vous vous y attendez le moins, il vous saute dessus.

Comme chaque jour à pareille heure, je me demande de quoi demain sera fait. Je le sais et je ne le sais pas.

Au long de la nuit, faute de trouver le sommeil, je vais essayer de me souvenir de tous ceux, croisés dans la journée, que je n’ai pas reconnus.

 

Dimanche 26 août

 

Rêve. Le chauffeur du bus refuse de me vendre une place pour le spectacle du soir. Il n’y consent qu’après sept parcours. Personne dans la salle.