Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 62 sur 209

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Cent quarante signes

Vendredi 31 août

Je rêve de phrases qui me précipiteraient dans des aventures foudroyantes, quitte à m’entraîner loin de ce qu’elles seraient censées dire.

Je ne crois pas rêver de phrases qui ne diraient ni plus ni moins que ce qu’elles seraient censées dire.

Ou plutôt, je n’ose pas dire que j’en rêve. En fait, je ne pense qu’à ça.

De toute façon, je dis toujours autre chose que ce que je voudrais dire. Les mots m’éloignent ailleurs. Hors sujet. Depuis toujours.

À charge pour moi de pouvoir vivre là où j’échoue. Mais c’est une autre histoire.

Vivre ici et ailleurs, et même plutôt ailleurs qu’ici, c’est ce à quoi nous sommes contraints dès que nous ouvrons la bouche.

Quoi qu’il arrive, quand la phrase se rebelle, donne sur de l’imprévisible, je ne peux plus l’abandonner.

Radio. Pas d’écoute possible si les voix ne laissent pas entendre des sons qui ne sont pas dans la partition.

Je me souviens que Glenn Gould affirmait obtenir un son plus pénétrant avec la pédale douce. Je me le tiens pour dit. Même sans piano.

 

Vendredi 31 août

 

Rêve. Pour faire le jour, je laisse lentement brûler, l’une après l’autre, les lettres du mot ILLUMINATION.

Rêve. Une télécommande me permet d’accéder aux principales villes du monde.

Rêve. Je me glisse parfois dans une vieille radio pour retrouver des amis disparus.

Comme tout le monde, j’aimerais que ma vie ne soit faite que de passages en gras, surpris par la passion.

10 h 15, dans le 58. « Il y a un temps pour tout, décrète la dame. Les expositions, c’est l’été, quand on est en vacances. »

13 h. Au Bistrot fleuri, le patron se lamente. L’eau minérale ne s’écoule plus. Seul le vin séduit encore les consommateurs.

Tweeter des blancs, des blancs de 140 signes, des blancs succédant à des blancs, ne relève pas d’une pratique courante.

Pourquoi pas, sur Twitter, de temps à autre, des blancs longs comme des jours sans pain ?

14 h. Lecture.

15 h. Lecture.

16 h. Lecture.

17 h. Lecture.

18 h. Lecture.

19 h. Lecture.

20 h. Lecture.

Plus de regard qui s’égare, d’oreille qui se tende, de bouche aux aguets. Je ne vois rien, je n’entends rien, je ne dis rien. Je lis.

 

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