Cent quarante signes
Lundi 29 octobre
Roman. Tout le monde, dans ce pays, parlait faux. À l’exception des acteurs, lorsqu’il jouaient la comédie.
10 h, marché. La marchande de légumes ne lève pas la tête de ses salades. La vedette lui est volée par l’heure d’hiver.
Du bout des lèvres, elle m’invite à la rejoindre à Quiberon. Une maison aux volets rouges, rue des Sardiniers.
Sur le dessus du panier, une pomme de terre en forme de cœur.
Quant elle rit, la charcutière dévoile ses dents de cheval. J’espère que le boucher chevalin ne la voit pas.
Retour de marché, courbé sous le poids de biens réels.
N’importe où, n’importe comment, même au marché ce matin, ceux qui savent sourire quand on les photographie.
N’importe où, n’importe comment, comme les commerçants du marché ce matin, ceux qui, en public, peuvent parler à pleine gorge.
18 h, radio en voiture. Les intervieweurs qui interrompent leurs invités et leur enlèvent les mots de la bouche.
Souvent, à la radio, on parle comme si on était regardé. J’aimerais savoir ce que donnerait une radio où on ne se saurait qu’écouté.
Ceux qui arrivent à parler en disant nous.
Ceux qui ne restent silencieux que pour se donner un genre.
Le nombre de fois, à la radio, où j’aurai dit bonsoir. Du coup, je ne dis plus bonjour à personne.
Radio encore, décidément. Un aveu.
J’ai travaillé sans relâche pour avoir l’air un tant soit peu spontané et montrer un minimum d’assurance.
Pour autant, je ne me suis jamais identifié à ce personnage-là.
21 h, Malakoff. Les chats de gouttière se donnent rendez-vous rue d’Hébécourt.
Lundi 29 octobre