Cent quarante signes
Vendredi 30 novembre
18 h 20, avenue Victor-Hugo. D’après mon calcul, dans moins de trois minutes, j’aurai rattrapé la jeune femme au chien.
Que les choses sérieuses commencent… Le chien est mon sésame. Il me distingue de l’importun aux intentions troubles.
Pas de chance, attiré par des aboiements, il m’entraîne impasse du Tir, une ruelle sombre qu’on dirait sortie d’un film d’épouvante.
Le coupe-gorge de Malakoff. La promenade préférée du chien.
La rencontre inopinée d’un chat n’arrange pas les choses.
Dès que nous sommes sortis de l’impasse, je n’ai plus qu’à constater que l’oiseau s’est envolé.
Une fois de plus, la jeune femme au chien reste introuvable.
Vendredi 30 novembre
Rêve. À la radio, mes interlocuteurs habituels ont été remplacés par des personnels plus jeunes. Même le repasseur de couteaux.
10 h. La rue frappée de stupeur à cause du froid qui gagne. Silence inhabituel pour un vendredi. L’arrêt du 191 a des allures de naufragé.
Les jours précédents, à la même heure, les jeunes filles faisaient les folles en riant et en dansant.
Elles s’arc-boutaient comme dans une mêlée de rugby pour se faire des confidences.
Les rares qui se sont risquées aujourd’hui montrent, par l’expression de leur visage, que l’attente du bus n’est pas une partie de plaisir.
C’est le moment ou jamais de leur offrir les roses achetées hier à leur intention. Des roses pour oublier le malheur.
Trop tard ! Quand j’arrive, le bus vient tout juste de partir. Du coup, pourquoi ne pas offrir les roses à la jeune femme au chien ?
C’est l’évidence même, tout le monde me le dira. Encore fallait-il y penser et j’y ai pensé.
Il suffirait aussi que la jeune femme au chien apparaisse dans ces parages qu’elle semble bouder ce matin.
Et dans l’affirmative, contrairement à ses habitudes, qu’elle ne m’envoie pas sur les roses.
En attendant, personne à l’horizon et les roses me restent sur les bras.
Radio. Indicatif. Rouge. À peine le micro ouvert, le vacarme d’un baiser.
Indicatif. Rouge. À peine le micro ouvert, le tohu-bohu d’un nouveau baiser.
Pour ceux qui écoutent à ce moment-là, le baiser d’amour est perçu comme un effondrement. Quelque chose s’est écroulé dans le studio.
Les bruits de page ne valent pas mieux que les baisers.
Trop de bruits de pages, trop de baisers probablement, ont fait de mon émission une lanterne rouge.
14 h. Le rire de Paul Claudel observant la jeune femme au chien, boulevard Gabriel-Péri, à hauteur de chez Picard.
Ce ne sont pas sa jupe de cuir et ses bas roses qui l’amusent, mais sa façon si particulière de m’ignorer.
14 h 15, Gaîté. Tout n’est qu’affaire de point de vue.
14 h 45. Déjeuner tardif au Caffé Corto à la Madeleine, face à Princesse de Paris. Quelque chose me dit que je ne le regretterai pas.
En fait, je sais de quel côté est la princesse. Le sourire de la serveuse me fait oublier en un instant la jeune femme au chien. Miracle.
Le sourire de la serveuse…
Dommage qu’à une écoute plus attentive, elle ait la voix légèrement trop aiguë. Si elle venait à la radio, je l’aiderais à la travailler.
Les plus, les moins, les si, les peut-être font vieillir l’amour avant l’heure. La vie se charge de soumettre tout amour à l’accélérateur de désamour.
Pour les pâtes au pistou, rien à dire.
D’un jour à l’autre, n’avoir plus faim ni soif.
D’un jour à l’autre, n’avoir plus rien à perdre.
D’un jour à l’autre, parler avec des intonations qui ne sont pas les siennes.
D’un jour à l’autre, tout oublier, y compris la formule : « Je rappelle le titre de votre livre. »
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